Asayse

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Anaterya
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Asayse

Message par Anaterya » 22 mars 2013, 00:22

Il y a un moment de ça (pas loin de 10 ans), j'ai commencé à écrire un roman de fantasy, mais rapidement je me suis plus intéressée au monde dans lequel le roman se déroulait qu'au roman lui-même, et j'ai fini par laisser tomber l'écriture de ce livre. Par contre, je travaillais toujours sur le monde.

Il n'y a pas très longtemps (et après avoir lu un recueil de nouvelles de Shadowrun), je me suis dit que ce serait vraiment dommage de laisser inutilisé tout ce que j'avais pu créer ou imaginer, et je me suis dit que le meilleur moyen de me servir de cet univers était d'écrire des nouvelles.

Pour le moment je n'ai pas écrit beaucoup de nouvelles, mais je les publie au fur et à mesure sur un blog que j'ai créé spécialement pour ça. Mais j'ai envie de les partager ici.


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Anaterya
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Message par Anaterya » 22 mars 2013, 00:24

Le Dernier fils

L’aurore pointait, et le gong du temple résonna dans tous les bâtiments du monastère, appelant les prêtresses à la prière. Ce son puissant et profond tira Duinn de son sommeil. La jeune femme grommela, se tourna avec précaution sur le flanc et pressa un oreiller contre son oreille pour étouffer le bruit. Cela faisait presque un mois qu’elle séjournait au monastère et elle supportait de moins en moins cet appel qui retentissait quatre fois par jour.
Elle replongeait lentement dans le sommeil quand une contraction lui déchira les entrailles et la plia en deux dans son lit. Elle attendit que la douleur ait reflué et que le rythme de son cœur fût revenu à la normale pour attraper le cordon d’appel. Enfin ! Cette première contraction était le signal de sa libération prochaine. Duinn allait pouvoir quitter le monastère, retrouver sa demeure et sa vie sociale.
Les lattes du parquet du couloir gémirent et la porte de la chambre s’ouvrit pour laisser entrer la laïque qui surveillait l’étage des femmes enceintes quand la prêtresse assistait aux offices. La vieille femme fit le tour du lit et se pencha sur Duinn.
_ Qu’est-ce qu’il vous arrive, ma dame ?
Duinn la foudroya du regard, mais retint la remarque acerbe qu’elle avait sur le bout de la langue ; cette femme n’était pas une de ses servantes, elle se devait donc de la ménager, et une confrontation n’allait pas améliorer sa situation.
_ Envoyez chercher la prêtresse aux mains rouges, les contractions ont commencé.
À peine avait-elle prononcé ces mots qu’une nouvelle contraction lui coupait la respiration et lui tirait quelques larmes.
La laïque l’observa, impassible.
_ Sa Sainteté est à l’office, elle ne peut pas venir.
La noble se redressa avec quelques difficultés, s’appuyant sur ses coudes. La sueur collait des mèches de cheveux sur son front et dans son cou.
_ Je ne suis pas une jeune ignorante qui vient ici pour la première fois. C’est mon septième accouchement, je sais comment les choses se passent.
Une lueur rusée passa dans ses yeux.
_ Et la supérieure est de ma famille.
Elle exagérait un peu ses liens de parenté avec la supérieure du monastère, mais cette femme n’en savait rien, et la menace voilée fit son effet. La vieille contourna le lit et sortit de la chambre, marmonnant qu’elle allait envoyer chercher la prêtresse.
Duinn se rallongea, enfonçant sa tête dans les oreillers, et ferma les yeux. L’angoisse qu’elle avait réussi à contenir jusqu’à présent l’attaquait violemment, lui serrant la gorge et lui tordant les entrailles. Elle aurait souhaité se débarrasser de cet être dans son ventre, à tout ce qu’il symbolisait et aux dangers qu’il lui faisait courir.
Une nouvelle contraction l’arracha à ses sombres pensées, la pliant de nouveau en deux.
La prêtresse aux mains rouges arriva sur ces entrefaites, suivie par deux servantes et son apprentie. Elle prit aussitôt les choses en mains, sortant des pots scellés de sa besace et envoyant chercher de l’eau chaude et quelques ustensiles nécessaires à son office.
Duinn suivait ses mouvements du mieux qu’elle pouvait, mais les douleurs lui laissaient de moins en moins de répit. Elle agrippa le poignet de la prêtresse et posa sur elle des yeux voilés et embués de larmes.
_ Pitié…
La prêtresse se méprit sur le sens de cette supplication et lui posa une main fraîche qui sentait bon les herbes médicinales sur le front.
_ Calmez-vous, mon enfant. Tout va bien se passer.
Elle acheva sa préparation, secondée par son apprentie, puis fit signe à une des servantes de redresser Duinn, toujours enfoncée dans ses oreillers. Elle porta un bol à ses lèvres
_ Allez, buvez. Ça vous fera du bien.
La jeune femme connaissait ce breuvage et ne fit aucune difficulté pour le boire. Cela avait un goût de miel, d’absinthe, de houblon et de passiflore. Elle n’appréciait pas beaucoup le mélange, mais elle savait qu’il allait lui apporter l’oubli et l’absence de toute sensation, tout ce qu’elle souhaitait à cet instant. Duinn sentit l’inconscience la gagner, ses sens se brouillaient. Une nouvelle contraction survint, mais elle n’en sentit que l’écho. Ses yeux se fermèrent et sa tête roula sur le côté ; la prêtresse et ses aides pouvaient l’accoucher l’esprit tranquille.

Lorsque Duinn se réveilla, le soleil commençait à disparaître derrière le mur d’enceinte du monastère. La servante qui la veillait avait allumé les bougies et la pièce baignait dans une douce pénombre.
Elle fit glisser une de ses mains sur le drap jusqu’à son ventre en sentit avec plaisir qu’il était vide. Elle redevenait elle-même, libérée de cet être qui lui avait pris dix mois de son existence. Avec soulagement, elle se tourna dans le lit pour s’allonger sur le flanc, jambes repliées, un plaisir dont elle avait été privée depuis qu’elle était au monastère.
La jeune mère ne pensait même pas à son enfant, ni à la question qui l’inquiétait le plus, à savoir quel était son sexe. Pour le moment, elle savourait juste le plaisir d’être de nouveau un être unique, sans aucun parasite pour lui prendre son identité ou sa vie.
Alors qu’elle se reposait, la porte de sa chambre s’ouvrit. Duinn ferma les yeux, redoutant ce qu’on allait lui dire, et le vagissement de son enfant la révulsa. La nourrice ne s’en rendit pas compte, qui babillait avec l’enfant, et contourna le lit pour venir le présenter à sa mère.
Prenant une profonde inspiration, Duinn regarda le petit visage chiffonné qui dépassait de la dentelle blanche.
_ Fille ou garçon ?
Sa voix était encore pâteuse de la potion que la prêtresse lui avait fait boire, mais son anxiété était audible.
_C’est une grande joie, ma dame, vous avez donné la vie à un garçon bien portant.
Duinn gémit et se tourna de l’autre côté, tournant le dos à la nourrice et à son fils. Ce qu’elle craignait s’était réalisé, et elle se sentait démunie, faible. Sa position auprès de son époux était plus précaire que jamais, et il risquait de la répudier, peut être même pire si son propre père ne voulait pas la reprendre. Il était hors de question qu’elle soit ainsi humiliée et qu’elle perde son rang social et son train de vie Elle ne pouvait pas se laisser faire, elle ne pouvait pas abandonner ; il en était hors de question.
Elle se redressa brutalement, sous le regard étonné de la nourrice et de la servante et s’adressa à celle-ci.
_ Va me chercher la supérieure. Maintenant !
La femme se leva précipitamment, la tête baissée, et sortit de la chambre rapidement. Duinn se tourna vers la nourrice et la congédia d’un geste de la main. Celle-ci hésita, mais devant le visage déterminé de la noble, elle sortit et referma la porte derrière, tenant l’enfant serré contre sa poitrine.
Duinn remonta dans son lit pour s’adosser à la tête de lit. Elle réfléchissait à ce qu’elle allait dire à la supérieure du couvent, le meilleur moyen de lui exposer son problème, et de lui demander de l’aide. Elle ne pouvait pas se présenter devant son époux avec un fils. Pas avec un sixième fils. C’était absolument hors de question.
La supérieure rentra dans sa chambre. Une mèche grise dépassait de sous son voile et elle la remit en place tout en s’avançant vers Duinn. Elle prit un fauteuil et s’assit, les bras bien posés sur les accoudoirs. Elle fixait son hôte d’un regard d’acier, mais ses yeux commençaient à se voiler.
_ Puis-je connaître la raison de votre appel, ma dame ?
Duinn déglutit avant de répondre.
_ Votre Sainteté, je désirerais savoir si mon époux est déjà au courant de la naissance de notre enfant.
Elle évitait soigneusement de prononcer le mot « fils », car ce serait accepter un fait qu’elle refusait catégoriquement.
La vieille prêtresse pesa soigneusement ses mots.
_ Je ne lui ai pas encore communiqué la nouvelle, je lui enverrai la lettre demain, ainsi que je le fais toujours. Vous voulez que je lui transmette quelques mots de votre part ?
Le poids sur la poitrine de Duinn s’allégea légèrement, mais sa situation n’avait pas fondamentalement changé.
_ C’est avec vous que je veux parler. Vous ouvrir mon esprit.
La supérieure hocha lentement la tête. Son rôle auprès des humains voulait qu’elle écoute leurs problèmes et qu’elle tâche d’y apporter une solution.
_ Je vous écoute.
_ Vous savez sans doute qu’il s’agit là de ma septième grossesse. Et j’ai n’ai eu qu’une seule fille.
Encore une fois, elle évitait de donner son sexe à son nouveau-né.
_ De plus, je n’ai pas à vous rappeler les règles régissant l’héritage dans ce royaume. Mon époux est un homme important, il a une position de premier plan auprès de sa Majesté, et un rang à tenir. Nos enfants sont eux aussi promis à un brillant avenir. Mais il faudra diviser nos terres en cinq parts égales. Sans oublier l’argent de la dot.
Duinn se tut un instant, se servit un verre d’eau et but lentement, avant de reposer sa coupe sur la table de nuit.
_ Vous comprendrez donc que diviser nos terres en six ne peut que fragiliser la position de notre famille.
La prêtresse pencha la tête sur le côté, comme un oiseau de proie.
_ Cette naissance ne vous arrange donc pas. Mais qu’attendez-vous de moi ? Cet enfant est là, vous ne pouvez pas le faire disparaître.
C’était le moment le plus critique, et Duinn s’arma de courage pour répondre.
_ Mais il peut y avoir un échange.
Tout comme la prêtresse, elle n’envisageait pas un instant de tuer son enfant. Cette idée n’avait même pas effleuré ses pensées. Toutefois, la religieuse éprouvait quelques réticences devant la proposition de Duinn.
_ Et comment comptez-vous procéder à cet… échange ?
_ Vous recueillez au monastère de pauvres femmes sans famille et sans argent pour leur permettre d’accoucher dans un cadre correct, et d’offrir à leurs enfants un avenir autre que celui de la misère qui les attend auprès de leur mère. L’une d’elle a-t-elle accouché aujourd’hui ?
La prêtresse se redressa, ses mains serrant fortement les accoudoirs de son fauteuil.
_ Ce devra être une fille.
Un silence lourd s’installa entre les deux femmes, que seule la respiration sifflante de la prêtresse rompait. Duinn n’osait prononcer le moindre mot, même si elle brûlait de lui demander si elle acceptait cet arrangement. Son interlocutrice finit par se lever de son fauteuil.
_ Je vais aller voir les registres de la prêtresse aux mains rouges.
Duinn inclina la tête pour la saluer, et attendit qu’elle fût sortie pour libérer la tension qui l’habitait, et ses épaules se détendirent. Elle avait peut être une chance de s’en sortir, de conserver sa position et ses honneurs. Tout dépendait du Destin, ainsi que de la bonne volonté de la supérieure. Il lui faudrait ensuite lui accorder certaines attentions pour s’assurer qu’elle garderait le silence, mais cela ne représenterait pas un inconvénient trop significatif.
Elle attendit quelque temps, le cœur battant la chamade, l’attente le disputant à l’angoisse, écoutant tous les bruits de pas et les craquements du plancher provenant du couloir. Enfin, de son pas lent, la supérieure entra, toujours aussi impassible. Elle se rassit dans le fauteuil et croisa les mains sur ses genoux.
_ Les dieux veillent sur vous, ma dame. Une femme a accouché tard hier soir d’une petite fille. Celle-ci est en très bonne santé, et la mère n’est pas aussi dépravée que beaucoup des femmes que nous recueillons ici. Nous allons pouvoir procéder à l’échange.
Duinn ferma les yeux et remercia les dieux avec ferveur. Ses cils étaient perlés de larmes, et elle posa un regard empli de reconnaissance sur la supérieure.
_ Comment allez-vous procéder, votre Sainteté ?
La prêtresse grogna légèrement.
_ Cela ne vous regarde pas, il s’agit de l’organisation interne du monastère.
Sa voix était cassante et ne souffrait aucune réplique. Elle se leva de nouveau et sortit de la chambre, laissant Duinn à son soulagement et sa ferveur. Mais aussi à ses doutes.

Le lendemain matin, peu avant l’aurore, une servante sortit par une porte de dérobée du monastère, un paquet de linge dans les bras et traversa la place silencieuse et déserte. Elle se dirigea vers la maison de la cité et son estrade de l’infamie. Elle s’assura que personne ne la regardait, et déposa sur paquet sur les planches de bois vermoulues.
Dans les linges, un bébé dormait tranquillement, un pouce dans la bouche.
La servante repartit sans un regard en arrière et revint au monastère. Elle se rendit directement dans la chambre de la supérieure, laquelle s’habillait pour le premier office de la journée, et lui fit son rapport. La vieille prêtresse soupira, soulagée, en entendant que tout s’était bien passé.
Elle ne pouvait pas garder le garçon au monastère comme servant, elle ne pourrait pas supporter de le regarder grandir en sachant qui il était réellement, et ce qu’elle avait fait. Il valait mieux que l’enfant soit recueilli par des gens qui ignoreraient tout de ses origines, qu’importe la vie qu’il aurait. Au moins sa conscience ne la tourmenterait pas.
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Ewells
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Message par Ewells » 22 mars 2013, 08:53

Oo :p pas mal du tout, ''Mode critique on''

le manque de description du monastère est-il voulut?

car je me suis fait à l'idée d'un grand monastère bouddhiste en pierre de taille situé dans une vallée encaissée XD Alors si dans une autre nouvelle ses murs de bois prennent feu et que les nonnes vont chercher de l'eau dans la mer toute proche je serais un poil surpris :p

Sinon les dialogues sont réussis juste une petite remarque sur le fait que tu ne place jamais de ''blablablablabla, dit la jeune femme'' et que par exemple sur la phrase
La prêtresse se redressa, ses mains serrant fortement les accoudoirs de son fauteuil.
_ Ce devra être une fille.
je n'arrive pas a savoir qui parle.

Ces petits détails mis à part j'ai hâte de connaître les moyens de pression dont dispose la noble pour mettre la mère supérieure au pas :p je serais ravis de lire d'autre de tes nouvelles.
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Anaterya
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Message par Anaterya » 22 mars 2013, 14:40

Merci ^^

Alors, pour répondre à tes critiques !

Oui, le manque de description est voulu. J'ai tendance à privilégier les ambiances, les ressentis, aux descriptions, et en plus les choses sont tellement claires dans ma tête, tellement précises, que je ne serai jamais satisfaite de mes descriptions, que j'ai en général un peu de mal à écrire, en plus de ça.
Et puis pour résoudre ton problème architectural, pourquoi n'y aurait-il qu'un seul monastère et toutes les nouvelles en rapport avec le religieux devraient-elles d'y dérouler ? :p

Effectivement, surtout quand il n'y a que deux personnes qui parlent, je mets très peu d'indications. Jusqu'à présent je n'avais pas eu de remarques concernant cette ligne de dialogue, et je pense qu'on comprend facilement qu'il s'agit de la prêtresse, mais je ne suis pas objective puisque je connais mon histoire ^^

Pour cette nouvelle-ci je n'ai pas prévu de suite, aucune histoire ne m'est venue à l'esprit, mais qui sait, peut être un jour :D
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Message par Anaterya » 01 avr. 2013, 16:37

Voilà une autre nouvelle que j'aime beaucoup. J'ai essayé de faire un récit humoristique, un style avec lequel j'ai souvent du mal ^^


L'apprenti sorcier


On frappa à la porte et Krilan leva les yeux du livre qu’il était en train de lire. Il fit un signe et son apprenti ouvrit la porte, laissant entrer un nain en armure. Celui-ci fit quelques pas dans l’atelier et s’arrêta, fixant Krilan du regard.
_ Maître, le Seigneur de la cité vous demande, il a besoin de vos connaissances.
Le nain blond ferma à regret son livre ; ce n’était pas aujourd’hui qu’il allait pouvoir terminer sa lecture sur les modes de reproduction des orvets des roches et réfléchir à leur soudaine infertilité. Il se leva et son apprenti lui présenta sa cape. Prêt à sortir, il l’observa d’un regard noir.
_ Tu connais les règles : durant mon absence, tu ne lis aucun livre de magie, et tu ne t’amuses pas à essayer tes pouvoirs.
Le jeune Zarkin acquiesça et son maître sortit enfin, escorté par le soldat venu le chercher.

Dès que l’apprenti fut seul, il sourit malicieusement.
Son maître ne lui laissait pas beaucoup de liberté et l’abreuvait de théorie au lieu de lui laisser manipuler la magie. Pourtant celui-ci l’avait choisi parce que le jeune nain la sentait et qu’avec de l’entraînement et de la pratique il pourrait la contrôler et l’utiliser. Et au lieu de le faire s’exercer, Krilan le cantonnait dans des tâches subalternes, lui faisait nettoyer l’atelier, lui faisait lire de nombreux volumes à propos desquels il devait prendre des notes, et refusait qu’il l’observe dans la plupart de ses travaux.
Mais l’entretien de son maître avec le Seigneur allait certainement durer longtemps, et il avait donc du temps devant lui pour explorer plus avant l’atelier, et utiliser enfin ses dons qui ne demandaient qu’à s’exprimer. Cette perspective était des plus stimulantes et l’excitation lui brûlait les doigts.
Alors qu’il tournait en rond dans l’atelier, touchant tout ce qui lui tombait sous la main, il se rendit compte qu’il ne savait pas réellement comment faire de la magie. Cette révélation le cloua un moment sur place, les yeux dans le vide. Il réalisa alors que l’obstination de son maître à lui faire ingurgiter de la théorie n’était pas sans fondement. Mais s’il ne pouvait pas invoquer de magie, que pouvait-il faire ? Il n’allait tout de même pas rester assis sur son tabouret à observer les chauves-souris de compagnie de son maître voleter dans leur cage !
Non, il avait bien mieux à faire. L’atelier était encombré d’un bric-à-brac assez impressionnant, et si son maître en connaissait l’inventaire par cœur, Zarkin ne savait pas ce que contenaient les flacons sur les étagères, les armoires et les coffrets ; il n’y touchait que pour faire les poussières.
Sa décision prise, il s’attaqua immédiatement au bureau de son maître. Le meuble n’était que tiroirs, mais le premier qu’il tenta d’ouvrir lui résista, alors qu’il n’avait pas de serrure et qu’il paraissait tout à fait normal. Le nain poussa un juron fleuri qui résonna sous les voutes de pierre et le fit sursauter. Si son maître protégeait tout par magie, son exploration allait vite tourner court. Mais il avait encore du temps devant lui, et il n’allait pas abandonner aussi facilement.
Le deuxième tiroir auquel il s’attaqua contenait une magnifique collection de crochets de serpent et il grimaça en le refermant ; il espérait qu’il n’aurait pas à s’en servir dans le cadre de son office. D’autres tiroirs dévoilèrent de la correspondance, des statuettes de canard dont il ne voyait pas l’intérêt, une impressionnante collection de bougies, une réserve de plumes d’oie et de bouteilles d’encre, et d’autres objets qui n’avaient rien de magiques. Alors qu’il espérait faire des trouvailles dans le bureau de son maître, Zarkin était pour le moins dépité.
Il passa donc aux armoires. La première qu’il ouvrit contenait un bel ensemble d’ingrédients animaux destinés à la fabrication de potions, pattes d’oiseaux, langues de chats, glandes anales de putois, carapaces de tortues, peaux de lézards, etc. L’odeur était forte, et il referma rapidement la porte de l’armoire. Lorsqu’il ouvrit la suivante, plusieurs livres s’en échappèrent et un gros volume lui écrasa le gros orteil.
Zarkin cria de douleur, sautillant en tenant son pied blessé, avant de s’effondrer dans le fauteuil de son maître. Des dieux ou des esprits s’acharnaient à le détourner de son projet, mais il n’allait pas se laisser faire aussi facilement !
Dès lors que la douleur se fut dissipée, il se remit sur ses pieds. Après avoir rangé les livres dans l’armoire, il décida de s’attaquer aux étagèrent ; normalement, elles ne risquaient pas de lui tomber sur la tête.
Il ouvrit plusieurs flacons, les reposant à leur place à chaque fois. Là encore, il n’y avait rien d’intéressant, à part des liquides de couleur, d’odeur et de consistance pour le moins variées. Parfois, de la fumée s’en échappait et tout le liquide s’évaporait. Cette réaction l’étonnait, et il ne parvenait pas à en comprendre l’origine. Jamais dans aucune de ses lectures il n’avait entendu parler de liquides s’évaporant aussi rapidement.
Son exploration touchait à sa fin, et il n’avait rien trouvé qui lui permette de pratiquer la magie. Il s’enfonça de nouveau dans le fauteuil de son maître, observant l’état de l’atelier. Il avait fait de son mieux pour remettre chaque chose qu’il avait touchée à sa place, mais on voyait tout de même clairement que quelqu’un avait fouillé les lieux.
Alors que Zarkin soupirait en pensant au rangement qui l’attendait, de grosses gouttes d’eau lui tombèrent sur le visage. Il leva le nez au plafond et de nouvelles gouttes lui tombèrent dans les yeux. Comment de l’eau avait-elle pu s’infiltrer jusque là alors que sa gestion était un point central du gouvernement des cités ? Une telle infiltration devait être rapportée au plus vite au Seigneur de la ville, et son maître devrait se charger ensuite d’en étudier l’étendue.
Tandis qu’il réfléchissait à la situation, il sentit une vive douleur dans son dos et se leva en précipitation. Massant ses côtes douloureux, il regarda le fauteuil et en resta comme deux ronds de flan : une branche avait poussé au fauteuil de bois.
Définitivement, il ne comprenait plus rien à la situation.

Un cri retentit dans la rue et l’arracha à sa perplexité. Se demandant ce qui se passait, et saisissant l’occasion de sortir de cet atelier qui commençait à l’oppresser, Zarkin se précipita hors de la pièce. Ce qu’il vit dans la rue le cloua sur place.
Des fissures s’ouvraient dans la pierre, de l’eau en bouillonnait, et des doigts de pierre surgissaient de partout, du sol, des façades des maisons, ou du plafond à plusieurs dizaines de mètres au-dessus de Zarkin. Dans ces failles des branches poussaient, se dressaient, s’étoffaient.
Ces manifestations effrayaient les passants et les voisins de l’atelier, d’autant plus que les branches semblaient prendre un malin plaisir à les attraper par les chevilles ou d’autres parties du corps et à les faire tomber. Des fissures du plafond commençaient à tomber des morceaux de roches. Soudain, un geyser jaillit du sol et projeta un nain bien dodu à plusieurs mètres dans les airs, qui tomba comme au ralenti sur un buisson qui avait soudain poussé et dans lequel sa barbe s’emmêla. Une racine attrapa la cheville d’un vieux nain qui s’étala dans une flaque de boue alors qu’une jeune naine qui fuyait se prit les pieds dans l’ourlet de son jupon et roula sur le sol dans un nuage de volants et de dentelles.
Ça criait et ça couraient dans tous les sens, les nains cherchant à fuir le plus loin possible. Mais ils avaient beau fuir, le chaos s’intensifiait et gagnait du terrain.
Zarkin assistait à tout cela, les bras ballants. Il devait être à l’origine de tout ça, il avait dû libérer quelque chose en fouillant dans l’atelier, mais il était incapable de savoir quoi, ni comment arranger les dégâts. La seule chose dont il était absolument sûr, c’est qu’il passerait un sale quart d’heure dès que son maître reviendrait et aurait régler les problèmes.
Par-dessus le brouhaha ambiant il entendit le lourd martèlement des bottes ferrées des soldats de la cité qui se rapprochait rapidement. La garde arrivait à la rescousse, mais elle fut bientôt débordée et aussi incapable d’agir que le jeune apprenti ou que les nains ayant fui les lieux. Ils essayaient bien de couper les branches à coups de hache, mais les tiges avaient une certaine tendance, voire une tendance certaine à s’enrouler autour du manche des armes pour les arracher des mains des gardes, ou s’en prenaient aux nains eux-mêmes pour les immobiliser.
Des nains arrivèrent porteurs de torches et les lancèrent sur les plantes pour les embrasser, mais l’eau qui n’était pas en reste pour semer le chaos éteignit très rapidement les flammes créant des nuages de vapeur qui ne firent qu’ajouter à la confusion.
Zarkin cherchait à s’enfuir, mais il était au centre de la tempête et son avancée était entravée par les éléments qui se déchaînaient. Il devait sans cesse s’arrêter, voire reculer, en raison des failles qui s’ouvraient devant lui, des stalactites qui se détachaient et manquaient lui ouvrir le crâne, les torrents qui le faisaient tomber sur le dos et le roulaient dans leurs rapides, les buissons qui l’entravaient…

Une voix de stentor résonna soudain sous la voute de la rue et tous les éléments frémirent puis redoublèrent de force et de rage. Zarkin ne comprenait pas ce qui était en train de se passer, mais il sentait bien que l’air était plus épais et qu’il tremblait, comme sous l’actions de forces puissantes et opposées.
Les éléments semblaient résister de leur mieux, les buissons devenant plus denses et plus résistants, les pierres plus lourdes, même si nombre d’entre elles explosaient, expulsant des éclats de partout, l’eau était de plus en plus chaude, s’évaporait et emplissait l’air de vapeur.
L’apprenti était de plus en plus apeuré et il se débattait contre les éléments qui le retenaient, qui l’oppressaient. Il commençait à avoir du mal à respirer, autant en raison de la vapeur d’eau et des branches qui enserraient sa poitrine que de sa peur.
Puis la pression se relâcha, lentement au début, puis de plus en plus rapidement, et le nain retrouva son souffle.
Pas pour très longtemps.
Allongé sur le sol boueux dans la rue dévastée, les vêtements en lambeaux et la barbe emmêlée, il vit une grande ombre se dresser devant lui. Il leva les yeux et vit la silhouette de son maître, les poings sur les hanches. Sa barbe empêchait que Zarkin distinguât son expression, mais ses yeux plissés disaient bien à quel point le maître des pierres était en colère. L’apprenti rentra la tête dans les épaules, anticipant des coups ou des cris qui ne venaient pas. À la place, une voix terriblement calme qui le glaça jusqu’à la moelle de ses os s’éleva.
_ Il y a du ménage à faire.
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Anaterya
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Message par Anaterya » 31 mai 2013, 17:31

Voilà une autre nouvelle que je viens de terminer et qui m'a donné beaucoup de mal.

Dans les flammes

La matinée était calme au village, les hommes étaient à la chasse et les femmes préparaient la bière de racines. Les chants traditionnels rythmaient leurs gestes que ponctuaient des éclats de rire. Alors que la chaleur se faisait plus oppressante, l’activité ralentissait et les conversations mourraient.
Cette torpeur vola soudain en éclats lorsque les hommes revinrent de la chasse, criant, frappant les troncs de leur lance sur leur chemin, imitant des cris d’animaux. En plus du gibier qu’ils avaient abattu, ils portaient un de leur compagnon, inconscient.
Une femme se précipita jusqu’à la hutte du chamane pour le prévenir qu’un des villageois avait besoin de ses pouvoirs. Les hommes amenèrent le blessé et l’étendirent sur une couche.
_ Que lui est-il arrivé ?
_ Il a été mordu par un serpent, vieux feu. À la cheville.
Le chamane observa la blessure, boursoufflée et violacée.
_ Quel type de serpent ?
Un des chasseurs lui tendit une besace d’écorce contenant le corps et la tête du serpent. Le chamane l’étudia puis chassa tous les villageois qui étaient entrés dans sa hutte afin d’officier en paix, l’esprit libre.
Il examina le corps du blessé, descendant de sa tête à ses pieds, prenant son pouls, sa température. Au lieu d’être humide et marbrée d’ocre et de vert, sa peau était pâle et sèche. Sa respiration difficile, et il délirait.
Le chamane prit dans une courge évidée un onguent rougeâtre qui dégageait une forte odeur, l’appliqua sur la cheville blessée de l’homme et le maintint à l’aide feuilles séchées. Il fit chauffer de l’eau au-dessus du feu, y jeta, après qu’elle eut commencé à bouillir, diverses plantes séchées. Dès que l’infusion fut prête il en fit boire quelques bonnes gorgées à son malade puis fit de même.

Le noir. Le froid. Un vide qui s’étendait dans toutes les directions. Il n’avait plus de corps, plus de sensations. Il n’était plus qu’esprit.
Des courants de douleur, des filaments tout autour de lui, une toile dans laquelle il était prisonnier. Un feu noir, terrifiant, l’entourait de ses langues malfaisantes, refroidissait son esprit. Des images dans les flammes, des visages de démons. Ils le pressaient, l’aiguillonnaient de leurs dents. Une ronde sans fin. S’échapper. Les fuir. Mais la douleur était si forte, elle le clouait sur place.
Dans le noir des ombres se dessinaient, fugaces, instables. Se concentrer sur l’une d’entre elles, s’attacher à sa réalité. Mais elles s’obstinaient à lui échapper. Concentration, obstination. Tendre son esprit vers l’ombre, s’y fondre.
Noir et bleu. La couleur du feu changeait, sa douleur aussi. Froid. Il avait terriblement froid. Le froid anesthésiait son esprit, ses pensées, ses réactions. Des aiguilles le transperçaient, déchiraient ses entrailles. Les langues bleues le léchaient. Sa peau gelait à leur contact.
L’ombre était à sa portée. Elle ne s’évanouit pas. Il s’accrocha à elle, comme sur un arbre avec ses ventouses. L’ombre vacillait, mais il tenait. Se stabiliser. Se maintenir. Attendre les autres ombres. Ne pas se précipiter, malgré le temps qui filait.
Plus aucune sensation. Trop de douleur. Il était à peine conscient. Mais les flammes changeaient de nouveau de couleur. Le froid refluait. Les démons bleus relâchaient leur pression. La sécheresse. Sa peau se desséchait, craquait. Son corps rétrécissait, trop petit pour lui. Plus aucun mucus pour le protéger.
Une nouvelle ombre. Brune. Il s’y amarra malgré son opposition. Elle se rebellait, il l’amadouait. Elle accepta sa présence. L’effort avait été grand, il devait remobiliser ses forces. Se concentrer. Distinguer les autres ombres qui se mouvaient à la limite de sa perception. Passer de l’une à l’autre.
Un corps trop petit. Des organes qui explosaient. Ses sens l’abusaient. Mais la douleur était toujours là. Son sang. Son sang bouillonnait dans ses veines. Froid et chaud. Tout son corps en mouvement, agité de tremblements. Son esprit se délitait.
La douleur le traversa. Son esprit se braqua. Erreur. Il s’obligea à accepter la douleur, s’y mêler. La diluer. Le temps passait trop vite à son goût. Il n’était plus dans le noir. Son monde était violet et bleu. Une autre ombre, en forme de flamme. Il se coula jusqu’à elle, l’imita, s’y glissa. Chaleur bouillante. Il laissa son esprit chauffer, rejoindre la température de la flamme. La chaleur n’était plus.
Pulsations. Douleur. Pulsations. Un corps comprimé. Des vagues de sensations. La dérive.
Un autre esprit. Il le sentait, il en était proche. Encore une ombre, encore une flamme. Il l’avala, la dépassa. Envelopper l’autre esprit du sien. Cet esprit était si ténu. Il se coula dans le corps meurtri. Parcourir ses veines. Guérir les blessures. Apaiser les douleurs. Il prenait de grandes précautions, méticuleux. Ses forces faiblissaient.
Le feu l’entourait. Le feu divin. Le feu purificateur. Les pulsations abandonnaient. Son corps se dilatait. La douleur cédait la place.
Il gardait l’autre esprit bien au chaud dans le sien. À l’abri. Repartir. Remonter. Retrouver le monde physique. Lutter contre les ombres qui voulaient le retenir.

Le choc du retour dans son corps fut plus violent que ce à quoi le chamane s’était attendu. Assis sur un tabouret, il lui fallut de nombreuses inspirations pour calmer les battements de son cœur. Il se leva enfin et s’approcha du chasseur, toujours étendu sur la couche. Sa peau était de nouveau humide et fraîche, même si les couleurs n’y étaient pas encore revenues. Il avait réussi.
Il sortit de sa hutte et s’adressa à l’une des femmes qui attendait anxieusement des nouvelles.
_ Il est hors de danger maintenant.
Aussitôt, elle appela des renforts, et deux hommes entrèrent dans la hutte du chamane. Ils soulevèrent le chasseur et le transportèrent dans sa propre hutte.

La nuit était tombée sur la jungle. Le chant sauvage et mystérieux des profondeurs sylvaines enveloppait le village, rapprochaient les Enfants du Feu. Un grand feu brulait au centre du village, dans le cercle des huttes. Ils étaient tous là, y compris le blessé, appuyé sur un coude, à écouter les légendes, à observer les chasseurs mimer les animaux de la jungle.
Le chamane était présent également, assis sur son tabouret, une petite fille dormant dans ses bras. Bercé par les lueurs du feu, les voix et les rires, il repensait à sa traversée du monde des esprits. Il avait certes sauvé le chasseur, mais cela n’avait pas tenu à grand-chose. Il avait été trop lent, il avait dépensé trop d’énergie, il était presque arrivé trop tard. Il avait également eu du mal à revenir. Il était assez lucide pour savoir que ses forces faiblissaient, que son pouvoir commençait à lui échapper. Il devait agir avant qu’il ne soit trop tard.
Son regard survola l’assemblée, s’attardant sur les enfants. Il allait devoir faire ce qu’il avait toujours retardé, car sa propre fin lui aurait semblé bien trop proche. Mais il ne pouvait plus reculer plus longtemps. Il lui fallait un apprenti pour lui succéder.
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Ewells
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Message par Ewells » 01 juin 2013, 22:12

J'aime bien cette dernière nouvelle (pour être franc je suis toujours frustré que ça finisse si vite)


juste une petite remarque sur une des dernières phrases du texte
Il allait devoir ce qu’il avait toujours retardé, car sa propre fin lui aurait semblé bien trop proche.
quelque chose ne vas pas !
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Anaterya
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Message par Anaterya » 01 juin 2013, 22:19

Oui, un pote m'a fait remarquer que j'avais oublié un mot, je corrige ça aussi ici ^^'
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