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Que tu sois écrivain, dessinateur ou graphiste à tes heures perdues, cet endroit est là pour que tu puisses nous montrer ton talent !
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ML
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Message par ML » 25 nov. 2014, 09:51

Coucou !

Je vous invite à vous rendre sur mon nouveau site !
Pour le moment, on y trouve évidemment tout sur mes romans mais aussi mon blog avec mes avis de lecture, ainsi qu'un livre à lire gratuitement au fur et à mesure de son avancée. (Je poste entre 1 à 2 chapitres par semaine ^^).

Merci à vous !

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Kahlan
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Message par Kahlan » 04 déc. 2014, 08:22

Oh super, j'irais bien lire ton histoire ! :) Est-ce qu'on peut télécharger les chapitres au format PDF par exemple, ou ePub ? Parce que lire sur l'écran de l'ordi, ça détruit un peu les yeux... :oops:
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Message par ML » 04 déc. 2014, 15:42

Je vais mettre des liens pour ce faire ce soir ou demain :)
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Kahlan
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Message par Kahlan » 04 déc. 2014, 19:24

Cool ! :)
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Message par ML » 04 déc. 2014, 20:55

Voilà, c'est fait. J'ai mis les fichiers à télécharger en format epub. Bonne lecture :)
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Nova
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Message par Nova » 05 déc. 2014, 06:59

chouette, j'irai également y jeter un coup d’œil ce week-end. :)
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Message par ML » 05 déc. 2014, 23:57

Merci :) J'espère que ça vous plaira ;)
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Tango's
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Message par Tango's » 07 déc. 2014, 17:02

Tu l'as créée ou tu l'as pris à partir de modèles ? Ça m'intéresse de savoir à partir de quoi tu l'as montée. J'envisage de faire un site, mais avec un éditeur html5 et css comme Bluefish.
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Message par ML » 07 déc. 2014, 23:06

Comme je suis archinulle dans ce domaine, je l'ai créé à partir d'un modèle ^^
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Message par Tango's » 08 déc. 2014, 09:56

Merci. Moi aussi je n'y connais rien. Mais j'ai envie d'apprendre. Il existe un tas de tutoriel sur Internet. Il me manque juste un bon PC (le miens à 6 ans et montre des signes de faiblesses) et du temps.
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Message par ML » 16 janv. 2015, 10:00

Juste pour information, le chapitre 8 d'Âme qui Vive est désormais disponible en format epub, PDF et mobi ici : Ame qui Vive
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Message par ML » 22 févr. 2015, 01:46

Pour ceux qui souhaitent le lire et qui n'ont pas de liseuse ou de programme, je le retranscris ici.

Prologue

Une fois les quelques bougies allumées, posées ça et là autour de la baignoire, Juliet se glissa avec empressement au cœur de l’eau chaude couverte d’une mousse parfumée. Enfin un petit moment de détente rien qu’à elle ! L’épuisante journée de travail se terminait. À l’école, les enfants avaient été particulièrement énervés et la jeune femme avait eu beaucoup de mal à les garder concentrés. L’excitation de la photo de classe avait fait son effet. Et, malgré ses appréhensions, tous les élèves étaient passés devant l’appareil sans anicroche. Tous, à l’exception d’Iris Shane qui n’en avait encore fait qu’à sa tête. Juliet avait du mal à gérer cette enfant en particulier. Mais en tant que jeune institutrice à peine diplômée, elle devait faire ses preuves et mettait du cœur à l’ouvrage. Elle avait passé près d’une demi-heure à sortir la fillette de ses rêveries pour qu’elle s’installe devant le photographe. Ses collègues la jugeaient trop zélée mais elle les ignorait. Après tout, c’était aussi bien pour l’enfant que pour sa carrière.
Iris était généralement de nature calme et effacée, ce qui en soi ne posait aucun problème de comportement au sein de la classe, hormis son léger retard dans les exercices oraux. Mais il arrivait parfois que l’esprit de la fillette s’évade, à tel point que rien, dans son entourage, ne pouvait la ramener sur terre. À d’autres moments, Juliet l’avait surprise, parlant seule, à un interlocuteur imaginaire. Les discussions étaient souvent de nature violente et morbide. L’institutrice avait, bien évidemment, averti les parents et Iris suivait depuis un traitement psychologique en parallèle à l’école. La jeune femme y mettait du sien et elle était des plus patientes mais l’attitude de la fillette l’irritait souvent. C’était donc avec un plaisir non dissimulé qu’elle rentrait chez elle, au calme dans son loft, qu’elle ne partageait qu’avec Pacha, son gros et vieux chat gris. Les piaillements et les cris des élèves disparaissaient alors comme par magie, laissant place au silence et à la détente.
Elle s’enfonça un peu plus dans le bain. Les muscles de son corps se dénouaient peu à peu sous l’effet de l’eau chaude. Les yeux fixés sur le plafond, où les flammes des bougies jouaient un théâtre d’ombres, la jeune femme savoura le silence aquatique. Habituellement, elle prenait un livre et bouquinait longuement. Aujourd’hui, elle n’avait pas besoin de penser à autre chose mais plutôt de ne plus penser du tout. Elle ferma les yeux, vidant son esprit de toute réflexion. Le calme la berça tout doucement. Elle s’endormit.
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Message par ML » 22 févr. 2015, 01:47

1

Ce fut la chute qui la ramena à la réalité. Quelques secondes plus tôt, elle se trouvait bien au chaud dans sa baignoire. L’instant suivant, elle se sentait tomber d’une hauteur de plusieurs mètres, grelottante et trempée. Que s’était-il passé entre-temps ? Sur le moment, Juliet l’ignorait. Et ce ne fut pas l’atterrissage en catastrophe sur un vieux matelas sale et abîmé qui l’y aida. Tout d’abord sonnée, elle roula doucement sur le côté. Son corps endolori refusa de se redresser. Elle réussit tout de même à rejeter ses boucles brunes en arrière afin de dégager sa vue. Il faisait sombre et froid mais elle distinguait sans peine son propre corps, qui lui parut blafard. Elle tiqua légèrement. Certes, elle était d’un naturel pâle mais tout de même, la luminosité de la cave était étrange. La jeune femme frotta lentement ses bras et ses jambes. Rien de cassé. Ouf ! Encore quelques secondes à se remettre et elle pourrait sans doute se relever.
Elle mit ce temps à profit pour observer son terrain d’atterrissage. En dehors du matelas, un nombre incalculable d’objets jonchaient le sol, entassés à divers endroits. Certains étaient bien rangés dans des boîtes en carton. D’autres formaient ici une montagne, là une cascade. Mais à bien y regarder, aucun ne semblait s’apparenter à des vêtements, pas même à un drap. Juliet soupira. Comment allait-elle remonter tous les étages sans rien à se mettre sur le dos ? Ce n’est pas son voisin du premier Oliver Brighton qui allait s’en plaindre, si jamais elle le croisait en chemin. Ce vieil obsédé profitait de toutes les occasions pour lui toucher les fesses alors se rincer l’œil gratuitement lui plairait sans aucun doute. Elle en eut un haut le cœur. Non. Elle ne lui ferait pas ce plaisir !
Lentement, elle se remit sur ses jambes et releva la tête vers le plafond. À présent qu’elle s’était un peu remise de la chute et que ses idées avaient repris leur place dans sa tête au lieu de s’éparpiller en tous sens, plusieurs gros détails lui sautèrent aux yeux. Tout d’abord, il n’y avait aucune trace de ce qui lui était arrivé. Bien qu’en très mauvais état, le plafond de la cave n’était pas percé. Il n’y avait pas le moindre morceau de bois ou de plâtre sur le sol. Pas de baignoire en vue non plus. Comment était-elle arrivée là ? Elle s’était pourtant bien sentie tombée. Ses cheveux mouillés et les gouttes qui glissaient encore sur son corps prouvaient qu’elle n’avait pas quitté son bain depuis très longtemps. Se pouvait-il qu’elle se soit endormie et qu’un intrus l’ait agressée durant ce temps puis l’ait enfermée dans la cave de son propre immeuble ? L’hypothèse lui paraissait absurde. Mais elle n’en trouvait pas de meilleure pour l’heure.
Elle secoua la tête et décida d’y réfléchir plus tard. Elle devait avant tout trouver quelque chose pour cacher sa nudité puis sortir de ce lieu sombre. La jeune femme se pencha sur un monticule d’objets brisés mais rien ne semblait assez grand ou utilisable pour ce qu’elle cherchait à en faire. Elle soupira, agacée par son manque de chance, quand une idée commença à prendre forme dans son esprit. Elle s’avança vers la pile de cartons. Elle en prit un, qu’elle vida à même le sol. Elle entreprit de se glisser à l’intérieur, le pliant et repliant autour de son corps pour en masquer une grande partie comme une sorte de robe déstructurée. La touche finale de son vêtement improvisé était une cordelette qui maintenait le tout en s’enroulant à sa taille. Bon ! Le résultat n’était pas du grand art ni de la haute couture mais au moins, elle pourrait rentrer chez elle sans perdre sa dignité. Encore ne fallait-il pas perdre trop de temps car ses cheveux dégoulinants trempaient rapidement sa robe de fortune.
Juliet remonta l’escalier de la cave à pas de loup puis s’approcha discrètement de la porte. Elle colla son oreille contre le métal tentant de percevoir les bruits extérieurs. Moins elle croiserait de voisins, moins elle aurait à inventer d’excuses et à se sentir ridicule. Des pas pressés et cadencés. Une voix masculine aux paroles incompréhensibles étouffée par l’épaisseur de la porte. Plusieurs personnes empruntant l’escalier de service. Il y avait décidément trop de remue-ménage à une heure si tardive. La jeune femme ignorait ce qui se tramait mais son instinct lui dictait de rester prudente et de se méfier. Quand le silence s’installa dans le hall de l’immeuble, elle poussa doucement la porte de métal à la peinture émaillée, retenant son souffle. Elle se glissa telle une anguille hors de la cave puis referma lentement derrière elle. Le petit cliquetis qui retentit la fit grimacer. Elle attendit quelques secondes, les yeux braqués sur l’escalier, les sens aux aguets, afin de déceler des sons indiquant que le groupe qu’elle avait entendu plus tôt ne revenait pas vers elle. Ils se trouvaient à l’étage. Leurs pas résonnaient dans le bâtiment. Les portes des appartements claquaient dès qu’ils s’arrêtaient. Ces hommes cherchaient quelque chose. Quelque chose… Ou quelqu’un.
Il lui parut peu judicieux de rester sur place. Peut-être valait-il mieux sortir, se cacher sous le porche de l’immeuble d’en face et attendre qu’ils partent. Confiante dans son plan, elle se retourna et évita de justesse d’entrer en collision avec l’homme qui se plantait derrière elle. Juliet était très grande pour une femme mais celui qui se tenait à présent devant elle la dépassait facilement d’une tête. Il avait les épaules larges et solides ainsi qu’un visage carré à l’expression dure et inquiétante. Cependant, ce qui choqua le plus la jeune femme n’était ni son allure agressive, ni même le contraste de son teint blafard et de ses cheveux noirs. Il portait une étrange tenue composée d’une tunique sombre et d’une armure romaine. L’homme se rendait ou revenait certainement d’une soirée déguisée. Le costume était parfait, dans les moindres détails. Que faisait un type comme lui engoncé dans ces vêtements ? Une chose était certaine : il ne lui inspirait aucune confiance !
D’un geste vif et brutal, il leva la main vers elle, cherchant à lui saisir le bras. À cette distance, elle n’avait aucune chance de l’éviter. Instinctivement, elle ferma les yeux, prête à hurler avec l’idée hypothétique que quelqu’un lui viendrait alors en aide. Mais le contact attendu ne vint pas. Elle rouvrit les yeux à temps pour voir l’homme se retourner. La jeune femme se retrouvait sans savoir comment à quelques mètres d’où elle se tenait auparavant. Son agresseur se renfrogna. Il semblait aussi étonné qu’elle. Juliet profita des quelques secondes qui suivirent pour s’échapper de l’immeuble. En se coulant dans l’ombre des bâtiments, toujours vêtue de sa robe en carton trempé, elle perçut l’appel du romain pour ses hommes de main. Ils ne tarderaient pas à s’élancer derrière elle.
Que pouvaient-ils donc lui vouloir ? Pourquoi elle ? Tout d’abord apeurée, ses pensées se bousculèrent dans sa tête. Elle remonta la rue tout en masquant sa présence grâce aux ombres puis trouva une autre cave où attendre que le groupe s’en aille. Elle s’assit contre le mur se cachant sous les divers objets qui l’entouraient et trouva même un morceau de drap, bien plus confortable que son bout de carton. Avec la fraîcheur de la nuit, ses cheveux n’avaient toujours pas séché. Elle espérait ne pas attraper froid et qu’un éternuement malvenu ne trahisse pas sa position.
Elle réfléchit sérieusement à sa situation et surtout à tous les évènements étranges qui lui étaient arrivés ce soir. Après mûre réflexion, elle en vint à la conclusion qu’elle s’était endormie et qu’elle se trouvait en plein monde onirique. Glacée et lasse, elle ferma les yeux et s’assoupit dans son propre rêve.
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Message par ML » 22 févr. 2015, 01:48

2

— Hey ! Debout !
La petite voix chuchotante mais insistante de la fillette la tira brutalement de son sommeil. Juliet frissonna. L’air glacial continuait de la frigorifier et elle se sentait happée par une langueur d’agonie. Doucement, elle se blottit dans une position fœtale lui offrant un sursaut de chaleur qu’elle savait fugace et inefficace. Ne serait-elle pas mieux à se laisser de nouveau aller au bienheureux sommeil, à s’endormir pour toujours dans les bras de Morphée et rester hors d’atteinte de ce froid si désagréable ?
— Allez ! Lève-toi !
Une main fraîche se posa sur son épaule. Contre la peau de la jeune femme, elle paraissait presque brûlante. Juliet ouvrit un œil. Dans la pénombre de sa cachette, elle aperçut un visage penché au-dessus d’elle. Une jolie fillette aux joues rosées lui souriait. Des boucles brunes encadraient son visage rond. Elle fixait l’institutrice de ses grands yeux bleus. L’enfant la bouscula vivement pour la faire tourner et enrouler une couverture autour de ses épaules.
— Ne t’endors pas surtout ! Ce n’est pas le moment de tomber en léthargie.
La rudesse et le vocabulaire employés par la fillette contrastaient outrageusement avec la jeunesse et l’innocence de son apparence. Juliet se redressa tant bien que mal, constatant avec dépit qu’elle n’était toujours pas retournée dans sa baignoire et que le rêve n’avait pas cessé. Elle soupira.
— Qui es-tu ? Et pourquoi ne me laisses-tu pas tranquille ? Je veux que tout ça finisse, affirma la jeune femme.
La fillette secoua la tête en levant les yeux au ciel, en prenant un air définitivement peu enfantin.
— Ne sois pas stupide. Si tu t’endors ici tu finiras dans une sorte de comas dont il est très difficile de sortir. Très peu y ont réussi. Viens avec moi. Je connais un endroit plus accueillant.
L’enfant la tira un peu vers elle mais Juliet résista. Elle fronça les sourcils. Ses pensées, moins engourdies par le froid et le sommeil, reprenaient une place logique dans son esprit. Elle resserra la couverture autour d’elle.
— Où veux-tu m’emmener ? Comment m’as-tu trouvée ?
— Oh ! Ça ! Ce n’était pas bien compliqué. J’étais cachée dans l’immeuble d’en face quand tu t’es enfuie. J’ai vu ce que tu as fait face au centurion, ajouta-t-elle.
Juliet secoua la tête, s’apprêtant à la questionner plus avant, mais la fillette l’arrêta.
— Je te dirai tout ce que tu veux savoir. Mais tu dois d’abord m’accompagner chez moi. Ils seront là sous peu. Après ce sera trop tard.
Elle fixa Juliet avec un regard désespéré qui fit fondre toutes les réticences de la jeune femme. Elle prit la main de l’enfant puis se releva, gardant la couverture autour d’elle.
— Il y a une fenêtre à l’arrière. Tu es plutôt menue. Tu devrais pouvoir t’y faufiler. Une fois dans la cour, nous serons en sécurité.
La fillette l’entraîna vers le fond de la pièce et lui lâcha la main. Elle poussa quelques cartons sur le côté puis replia un vieux paravent abîmé qui cachait la vue à une petite lucarne à peine assez large pour la laisser passer.
— Qu’est-ce que tu attends ? Viens m’aider !
Juliet cessa ses observations et vint prêter main forte à l’enfant. D’une main malhabile, elle tira le loquet de la fenêtre et l’ouvrit. Un air plus glacial encore s’invita à l’intérieur, fouettant le visage de la jeune femme. Elle ferme les yeux qui la picotaient déjà. Derrière elle, elle entendit la porte se déverrouiller. L’institutrice sursauta et se retourna vivement pour regarder vers la source du bruit.
— Dépêche-toi de passer ! l’activa la fillette.
Juliet délaissa la porte pour se concentrer sur la fenêtre. Elle se hissa tant bien que mal au travers de la lucarne. Ses hanches glissèrent avec difficulté, heurtant sans ménagement le cadre ébréché. Son cœur battait à tout rompre suite à la montée d’adrénaline qui avait suivi le bruit. Une fois de l’autre côté, la jeune femme jeta un regard vers la porte. Elle était grande ouverte et des hommes pénétraient déjà dans la salle. Elle tendit la main à la fillette, qui la prit aussitôt, puis elle la tira vers elle.
Trop tard.
L’homme vêtu comme un centurion romain qui avait tenté de l’attraper un peu plus tôt était déjà là et retenait l’enfant par la cheville tandis que le reste de son corps avait déjà traversé la fenêtre.
— Lâche-la ! cria Juliet, paniquée.
Les yeux exorbités, la fillette fixait la jeune femme avec une expression de terreur.
— Ne le laisse pas me prendre ! Je t’en supplie !
L’institutrice tenait fermement les mains de la petite brune mais ses doigts glissaient lentement et inexorablement. Elle avait beau chercher à les retenir, ils s’enfuyaient plus vite qu’elle ne les rattrapait. Grimaçant, elle tirait de toutes ses forces vers elle. L’enfant battait des pieds en vain, gênant plus la jeune femme que l’homme dont la poigne semblait inébranlable. Éreintée, elle sentit ses mains lâcher.
— Non ! hurla-t-elle.
Elle offrit sa dernière trace d’énergie dans un effort de traction. Soudain, l’étau de l’homme se desserra. Juliet atterrit quelques mètres plus loin, sur les fesses. Emportée par l’élan, la fillette finit dans ses bras. Tout d’abord surprise puis heureuse d’avoir réussi ce tour de force, la jeune femme déchanta aussitôt. Étrangement, malgré sa stature impressionnante, le romain était lui aussi passé par la fenêtre sans la casser. Elle n’en revenait pas. Comment était-ce possible ? Mais l’heure n’était pas au questions. L’homme se relevait déjà.
Juliet repoussa la fillette. Elles se mirent aussitôt sur leurs pieds. Le centurion fonçait déjà sur elles. Il tendit la main dans leur direction. Des flammes bleues en jaillirent, formant un cercle parfait autour d’elles. La petite brune s’accrocha à sa robe improvisée déjà trempée par ses cheveux. N’allaient-ils jamais cesser de dégouliner ? Elle secoua la tête, perplexe de songer à une si grande futilité alors qu’un cinglé terrifiant la menaçait clairement.
L’enfant leva la main à son tour. Une pierre du mur qui entourait la cour se détacha et percuta vivement la tête de l’homme qui tomba sur le sol dans un bruit métallique sourd.
— Comment ?… commença Juliet en regardant l’étrange fillette.
Celle-ci lui prit la main et l’attira vers une petite porte dérobée au fond de la cour.
— Chez moi, tu sauras tout, répéta-t-elle, sibylline.
Elles s’enfoncèrent ensuite dans la nuit noire.
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Message par ML » 22 févr. 2015, 01:49

3

Elles s’arrêtèrent devant un vieux mur à demi écroulé. Depuis la rue, Juliet pouvait apercevoir une cour en mauvais état de l’autre côté. Elle avait du être laissée à l’abandon des années durant. Les pavés de l’allée étaient manquants, brisés ou déchaussés. La terre formait des vagues tout autour, soulevée par des racines. Mais de plantes, il n’y avait point, à l’exception d’un vieil arbre tordu et probablement mort bien plus loin sur la droite. La fillette ouvrit le portail en fer. Un grincement sourd s’en dégagea. Après s’être assuré que personne ne les avait suivi, l’enfant se faufila dans l’ouverture.
Juliet hésita une seconde, relevant la tête vers l’immense bâtisse qui se dressait derrière le mur. Les persiennes étaient toutes fermées. La jeune femme eut la désagréable sensation d’être observée mais aucun mouvement ne trahissait la présence d’une tierce personne. Pas une once de lumière ne s’échappait de la demeure. La cheminée ne dégageait aucune fumée. Elle avait tout simplement l’air d’une maison abandonnée. La petite brune squattait sans doute les lieux avec quelques amis.
Juliet fut tentée de fuir, de courir vers un bâtiment plus rassurant, voir même jusqu’au commissariat de police, mais les évènements récents qu’elle n’arrivait ni à expliquer, ni à réaliser, la poussèrent à suivre l’enfant et à se glisser dans la cour. Le froid transperçait déjà sa couverture trempée et recommençait à l’attaquer. Peut-être auraient-ils de quoi la sécher et la revêtir à l’intérieur. Si elle s’en sortait seulement avec un rhume, elle aurait bien de la chance !
La fillette l’attendait sur la pas de la porte. Lorsque Juliet atteignit sa hauteur, l’enfant lui prit la main puis ouvrit le lourd battant de bois. Un couloir sombre leur fit face mais l’institutrice ne recula pas. Bien que les lieux ne la rassuraient pas, l’air y était beaucoup plus chaud et rien que pour ça, elle aurait pris tous les risques à cet instant. Elle soupira, pénétrant dans la demeure, suivie de l’enfant qui referma derrière elle. La petite brune tourna la clef dans la serrure puis l’empocha tranquillement. Elle-même semblait plus détendue.
— Allons au salon, invita la fillette.
Toujours dans le noir le plus complet, elle tira la jeune femme jusqu’à une autre porte qu’elle déverrouilla. Lorsqu’elle s’ouvrit, une lumière diffuse, d’un bleu verdâtre, s’en échappa. Une fois le seuil passé, L’enfant tourna de nouveau la clef, les enfermant. Juliet remonta les mains sur ses bras, se frictionnant légèrement et savourant la chaleur bienfaisante qui l’étreignait à présent. La pièce était grande et avait du effectivement être un salon autrefois. Sur sa gauche, vestige de cette époque révolue, deux fauteuils usés et rapiécés restaient aujourd’hui près de l’âtre de la cheminée dans lequel brillait une petite pierre, source de toute lumière et toute chaleur dans la salle. Contre le mur faisant face à la porte, plusieurs couvertures avaient été entassées sur un lit de fortune, également abîmé par le temps. À sa droite, des bureaux et des tables avaient été positionnés devant la fenêtre aux volets clos. Livres, fioles et instruments de nature totalement inconnue de Juliet jonchaient le tout en tas plus ou moins ordonnés.
La fillette prit place dans l’un des fauteuils puis proposa à la jeune femme de l’imiter qui accepta avec plaisir de se couler près la petite pierre. L’enfant ne lui offrit cependant pas d’autre couverture.
— Je suis certaine que tout ce qui se produit ici doit encore te paraître étrange et que tu es toujours perturbée par ce que tu découvres. Ce n’est jamais évident pour personne mais plus tôt tu sauras à quoi t’en tenir, moins il y aura de risques pour toi, commença la petite brune. Tout d’abord, faisons les présentations. Je m’appelle Victoria Handcrof, enchantée de te rencontrer.
Elle accompagna sa tirade d’un sourire qui se voulait amical mais son ton sérieux et sa diction un peu trop parfaite lui donnait un air décalé. L’observant désormais à volonté, le regard noisette de la fillette semblait bien plus vieux qu’il n’y paraissait de prime abord. Une sorte de sagesse s’en échappait, ce qui troubla l’institutrice. Elle ne s’aperçut qu’après quelques secondes que l’enfant attendait qu’elle aussi lui donne son nom.
— Juliet Moore, bredouilla-t-elle vivement pour masquer son malaise.
— Tu as probablement beaucoup d’interrogations à l’heure actuelle alors je te propose ceci : je te raconte tout et quand j’en aurai terminé, si tu as encore des questions, j’y répondrai. Cela te convient-il ?
Juliet acquiesça d’un signe de tête, des gouttelettes continuant de s’échapper de sa chevelure. Peut-être allait-elle apprendre enfin qui étaient ce romain, ce qu’il lui voulait, comment du feu était sorti de ses doigts ou encore ces étranges bonds qu’elle avait effectué. Elle était plutôt ouverte d’esprit mais le tout semblait plus qu’impossible. L’enfant sourit, du même sourire qu’auparavant, puis reprit la parole.
— Très bien. Je me doute que tu crois dur comme fer être dans un rêve, ou peut-être un cauchemar, mais il faut que tu admettes avant toute chose que ce n’est pas le cas. Ce que tu vis est la réalité. Donc ne te laisse pas aller à ce que beaucoup font en s’imaginant que si quelqu’un ou quelque chose les achève ici, il se réveilleront. Il n’y a rien de plus faux. Si tu disparaît, ce sera pour toujours. Il n’y a pas de songe, pas d’alternative. C’est ton unique existence alors protège-la. D’accord ?
Juliet hocha la tête, tentant toujours de se persuader que ce qu’elle avait vu était vrai, puis ouvrit la bouche pour obtenir quelques détails mais la fillette reprit.
— Pourquoi je parle de la réalité en disant « ici » ? Me demanderais-tu. Et c’est là que tout se complique car vois-tu, Juliet, il va falloir te montrer forte devant ce que je vais te révéler et surtout, tu dois me faire confiance. Même si je pense que tu auras plus de chances d’y croire après ce que tu as vu et que je t’ai sauvée deux fois tout à l’heure.
Victoria ignorait sciemment qu’elle-même avait aussi été secourue par la jeune femme. Quoi qu’il en fut, l’enfant ne ménageait pas son ton dramatique et se plaisait à faire durer le suspens. La fillette prit une grande inspiration et se lança.
— Il faut que tu comprennes que même si nous sommes dans la réalité, nous nous trouvons ailleurs. Ce lieu se nomme l’Outremonde. C’est ici que se retrouvent la plupart des âmes. Car oui, tu es morte Juliet.
Un silence glacial s’installa entre elles, rompu peu après par le rire de la jeune femme qui n’avait pu se retenir malgré le sérieux qu’affichait l’enfant. Victoria s’en offusqua. Des pas lourds et traînants firent craquer le plancher au dessus d’elles, mettant un terme immédiat à son hilarité.
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Message par ML » 22 févr. 2015, 01:50

4

— Qu’est-ce que c’est ? murmura Juliet.
Un pli soucieux barra le front de la fillette. Elle observa le plafond avant de baisser les yeux sur la jeune femme.
— Hans, répondit-elle simplement sans ajouter d’explication.
Vexée, Victoria tourna le dos à son invitée pour se pencher sur d’étranges expériences étalées sur son établi improvisé. L’institutrice la rejoignit en quelques pas. Allons bon ! Bien que l’enfant ait des idées bizarres, elle était la seule personne amicale que Juliet ait rencontré ce soir. Peut-être était-il temps de raisonner et de prendre sur soi afin d’obtenir d’autres informations. Il suffisait de décortiquer l’illusion pour atteindre la réalité. Les affabulations de la fillette devaient forcément avoir un fond de vérité. Il n’y avait pas de fumée sans feu. L’imagination du jeune âge avait tendance à transformer un vécu traumatisant en histoire excentrique.
— Je suis désolée, Victoria, commença-t-elle.
L’enfant cessa ses activités pour lui retourner un regard dur. Seigneur ! Son expression semblait si… Vieille. Elle avait du vivre quelque chose de terrible ! Juliet s’en voulut aussitôt d’avoir blessé la petite fille. Elle était adulte. Elle aurait pu prendre sur elle au lieu de laisser s’installer le conflit entre elles deux. Après tout, l’enfant ne dépassait probablement pas les dix ans. La jeune femme se sentit un peu ridicule en repensant à sa réaction.
— Admettons que je te crois, soupira-t-elle. Il va me falloir du temps pour m’habituer à cette idée mais soit. Que peux-tu me dire de plus ?
Les pas résonnant dans le plancher au-dessus de leurs têtes n’avaient pas cessés mais Victoria ne semblait pas s’en préoccuper, contrairement à Juliet qui était quelque peu terrifiée. Le visage de la fillette s’illumina d’un sourire.
— Ne t’inquiète pas, je ne veux pas te forcer à me croire sur parole, la rassura l’enfant. Tant que tu joues le jeu, ça me convient. Tu finiras par te rendre compte de tout avec le temps et tu en concluras ce que tu veux. Mais avant que je ne t’explique tout, promet-le moi. Jure-moi que tu agiras comme si j’avais raison et que tu ne vas pas te mettre en danger inutilement.
Juliet sourit à son tour. Elle n’avait rien à perdre à promettre de rester prudente.
— Croix de bois, crois de fer…
Le regard condescendant et la main levée de Victoria l’empêchèrent de finir sa phrase.
— Je ne suis plus une enfant et il vaut mieux éviter de jurer sur l’enfer ici.
La jeune femme hocha la tête.
— Dans ce cas, je te le promets.
L’enfant attrapa la main humide de Juliet puis la ramena s’asseoir dans un fauteuil, près de l’âtre. Elle s’installa sur l’accoudoir du deuxième.
— Il y a tellement à raconter… Tout d’abord, je vais te parler du monde qui nous entoure et ensuite des gens qui y habitent. D’accord ?
Comme Juliet hochait la tête, Victoria continua sans attendre d’autres réponses. Les pas lourds et traînants virèrent à gauche durant le petit silence et débutèrent une lente ligne droite en diagonale. Le plancher craqua légèrement.
— D’après ce que j’ai pu apprendre au cours de mon séjour ici, chaque âme qui quitte le monde des vivants apparaît dans l’Outremonde. Certains m’ont dit qu’autrefois, c’était un paradis mais que le dieu qui présidait ici avait disparu. Depuis ce temps, ce sont ses premiers serviteurs qui gardent cet endroit debout en attendant Son retour. On les appelle les Anges. Mais contrairement à ce que leur nom indique, ils n’ont rien d’agréable. Ce sont des tyrans qui ne pensent qu’à accroître leur pouvoir. Chacun d’eux possède une cité, plus ou moins grande selon leur puissance. Entre chaque domaine s’étendent de vastes régions envahies par le chaos. Les âmes qui ont perdu la tête y errent pour l’éternité sous l’égide de créatures que nous appelons Démons. Les rares témoignages que j’ai recueilli m’ont amenée à croire que ce pourrait être l’enfer. Malheureusement pour nous, il recouvre la plupart de ce monde et il est presque impossible de s’y rendre sans être détruit.
— Détruit par quoi ?
— Les âmes errantes. Elles se regroupent en meutes qui associent leurs capacités pour engloutir tout intrus. Soit l’on disparaît, soit l’on devient l’un d’entre eux. Ceux qui ont pu en réchapper se comptent sur les doigts de la main et ils en portent les séquelles pour l’éternité.
— Et les Anges, il ne font rien ? Tu as dis qu’ils n’étaient pas amicaux mais s’ils tiennent tant que ça à leur cité et au pouvoir qu’ils y exercent, ces démons et leurs armées doivent leur causer pas mal de soucis.
— Exact. Mais que peut un Ange face à des millions d’ennemis ? Les cités sont coupées les unes des autres. Et même si elles ne l’étaient pas, au mieux ils s’ignorent. Au pire, ils se font la guerre. Nous sommes au crépuscule de ce monde et il y a peu d’espoir que nous ne survivions longtemps. A moins qu’Il ne revienne.
— J’ai du mal à croire qu’aucun d’entre eux ne soit suffisamment intelligent pour prendre des dispositions.
— Oh, mais ils le sont. À ton avis, pourquoi l’armée de notre Ange est-elle venue te chercher ?
Juliet fronça les sourcils. Qu’avait-elle à voir dans cette histoire ?
— Chaque défunt apparaît dans l’Outremonde avec une ou deux capacités particulières. La première dépend de la façon dont tu meurs. La seconde — moins courante —, de ton caractère et de ta force de volonté. Ce sont les résultats de mes nombreuses années de recherche.
La jeune femme frissonna. Elle n’avait plus froid grâce à la pierre dans la cheminée mais les souvenirs récents des évènements étranges auxquels elle avait assisté lui revinrent, attestant les dires de la fillette. Le cerveau de l’institutrice avait, pour le moment, du mal à définir une logique réaliste à ce propos.
— Par exemple, cette saleté de centurion Marcus, que nous avons rencontré il y a peu, possède un pouvoir lié au feu. Donc, soit il est mort dans un incendie, soit il possédait un caractère enflammé et était si sûr de lui que son âme s’est vue dotée de cette capacité. Comme il n’a pas de cicatrices sur les parties visibles de son corps, je pencherais plus pour la seconde hypothèse.
— Et toi ? demanda Juliet. Comment… Comment es-tu morte ?
— Bêtement, affirma l’enfant. Je suis tombée du toit d’un immeuble. Mon cœur a lâché avant que je n’atteigne le sol. Ça m’a évité de ressembler à de la purée dans ce monde, ajouta-t-elle avec une pointe d’amusement. C’était il y a longtemps.
— Donc, ton pouvoir…
— Les crises cardiaques n’offrent aucun pouvoir, coupa-t-elle en haussant les épaules. Mais heureusement pour moi, j’avais déjà un sacré tempérament malgré mon jeune âge. Mon père était passionné par la science et particulièrement la météorologie. Je l’accompagnais partout en rêvant de monter dans les airs comme un cerf-volant. Aujourd’hui, je peux soulever de bien plus gros objets. C’est un pouvoir rare. Tout comme le tien.
— Le mien ?
— Oh ! Oui, ma chère. Tu es une voyageuse. Tu es morte noyée. Ce qui signifie que tu peux traverser n’importe quelle distance en peu de temps, même le chaos des enfers.
— J’aurais juré que les noyés n’étaient pas si rares, affirma Juliet.
— Non, bien entendu. Mais en général, ils ne se noient pas en ville, mais en pleine mer ou dans des lacs. Ce sont des zones où vivent les Démons. C’est donc une aubaine pour un Ange de te mettre la main dessus. Mais c’est aussi très dangereux pour toi car en devenant son esclave, il abusera de ta capacité sans restriction, au risque même de te tuer.
— Il serait bien mal avec quelqu’un comme moi. Si je me suis noyée dans ma baignoire, il ignore qu'il cherche un marin d’eau douce, s’amusa la jeune femme.
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Message par ML » 22 févr. 2015, 01:50

5

Victoria avait estimé qu’à présent, Juliet possédait toutes les cartes nécessaires pour survivre libre dans la cité mortuaire et refusait de lui en dire plus. D’après la petite fille, elle devait assimiler et accepter les informations données avant d’entendre parler du « reste ». La jeune femme n’avait pas insisté. Une partie d’elle-même tendait à croire l’enfant tandis que son côté rationnel continuait à lui affirmer qu’elle ne vivait qu’un mauvais rêve. Et rien de plus. Elle ne souhaitait plus y penser afin d’éviter le mal de tête persistant qui était apparu chaque fois qu’elle s’y était adonné. Son cerveau embrouillé et embrumé n’était tout simplement pas en état de réfléchir.
Les diversions étaient suffisamment nombreuses pour exaucer son souhait. La première —et probablement la plus gênante de toutes— consistait en cette fine pellicule d’eau qui ne cessait de se renouveler sur l’ensemble de son corps, cheveux compris. Après de multiples essais pour s’en débarrasser, les draps et serviettes humides étendues près de l’âtre séchaient doucement. Mais elle, elle restait trempée. Visiblement, le monde onirique était à ce point détaillé que la mort par noyade donnait cette caractéristique spécifique aux victimes. Si ce qu’avait dit Victoria était vrai, il lui serait difficile de cacher cette évidence aux yeux des soldats de l’Ange. Peu importait puisqu’elle se réveillerait certainement bien avant qu’une histoire pareille n’arrive !
Voilà qu’elle retombait dans son dilemme ! Heureusement, le plancher craqua, attirant son attention. Hans —quoiqu’il fut — traversait de nouveau l’étage supérieur en diagonale. Elle avala difficilement sa salive. Le bruit traînant et lent de ses pas ajoutait une touche terrifiante au manoir hanté dans lequel elle se trouvait. Peut-être ferait-elle mieux d’aller voir de ses yeux l’homme qui en était la source afin de rationaliser sa peur ? Charmée par cette idée, elle chercha du regard la clef de Victoria, occupée à griffonner des notes après consultation de ses tubes à essai. La fillette l’avait retirée de sa poche puis posée sur une table sur sa droite. Parfait ! Concentrée comme elle l’était, elle ne s’apercevrait sans doute pas de sa disparition avant un bon moment. Assez longtemps pour que Juliet aille jeter un coup d’œil à l’étage.
Elle déambula longuement dans la pièce, papillonnant de ci de là d’un air décontracté et serein. Victoria finit par ignorer complètement sa présence pour se focaliser sur ses expériences. Elle adoptait une attitude sérieuse et grave qui contrastait brutalement avec son apparent jeune âge mais s’alliait parfaitement avec son regard plein de sagesse. Juliet ne savait plus trop quoi penser à propos de l’enfant. Ses problèmes avec Iris Shane étaient-ils à l’origine de l’apparition d’une fillette si mystérieuse dans son rêve ?
Elle secoua la tête pour chasser ces idées troublantes de son esprit. Discrètement, elle saisit la clef puis la cacha d’un geste naturel dans son dos. L’institutrice était satisfaite d’elle-même. Peut-être devrait-elle se reconvertir en actrice ou mieux, en espionne ? Une pointe de fierté s’insinua dans son cœur, bondissant dans sa poitrine. Il avait accéléré l’allure. Aussi, elle décida qu’il valait mieux faire taire ses émotions sous l’influence de l’adrénaline. Lentement, elle se dirigea vers la porte. Après s’être assurée que Victoria était toujours occupée, elle inséra la clef dans la serrure puis déverrouilla discrètement.
L’instant suivant, elle se retrouvait dans le couloir et refermait la porte — sans la clef — derrière elle. Hans marchait toujours à l’étage. Son cœur continuait une course folle, ce qui étaya sa théorie du rêve. En effet, il paraissait évident qu’un fantôme ne possédait plus cet organe, ou du moins, qu’il devait être inactif. Après tout, il n’avait plus de sang à répandre dans le corps ! Tout comme son souffle, qu’elle régula pour mieux se maîtriser, n’avait pas lieu d’être. Les esprits ne respiraient pas non plus.
Ces pensées rassurantes en tête, elle s’enfonça dans le lugubre couloir. L’obscurité et le silence y régnaient. Juliet avança doucement, posant sa main droite sur le mur afin de le longer. Sous ses doigts, elle sentit chaque aspérité du mur froid. Elle frissonna. En s’éloignant de l’étrange pierre de l’âtre, l’eau qui ruisselait de son corps la glaçait sans ménagement. Elle devrait trouver une solution à ce problème si le rêve se poursuivait plus longtemps. Un pas après l’autre, elle atteignit l’escalier en bois, qu’elle gravit avec autant d’application.
Tout à coup, elle se rendit compte que quelque chose avait changé. Elle fronça les sourcils, tentant de déterminer ce qui la perturbait. Elle avança sur le palier de l’étage supérieur. Les portes étaient toutes ouvertes, laissant passer les rayons de lune qui filtraient au travers des persiennes disloquées. Le plancher grinça sous ses pieds. Juliet grimaça. Mais bien sûr ! Voilà ce qui clochait ! Les pas de Hans ne résonnaient plus. Son cœur avait encore accéléré d’un cran. Paniquée, la jeune femme remit en cause le bien-fondé de sa promenade nocturne dans ces lieux et décida de retourner illico au salon avec Victoria. Finalement, elle allait attendre la journée pour visiter la bâtisse et rencontrer ses habitant.
Elle fit volte-face et se retrouva nez à nez — si l’on pouvait dire ! — avec la créature la plus immonde qu’elle n’ait jamais vu. Des yeux exorbités. Les os saillants sous une peau d’une pâleur cadavérique. Une cavité nasale béante. Sa bouche formait un sourire mauvais laissant entrevoir une dentition aiguisée. Hans gronda. Son grognement semblait sortir des ténèbres elles-même. L’institutrice était paralysée, figée sur place par cette vision d’horreur. Eut-elle voulu hurler qu’elle n’aurait pas pu. Elle avait perdu son souffle, terrorisée et à la merci du spectre qui la touchait presque. Un rictus satisfait apparut sur son visage évoquant la mort dans les moindres détails. Il avait compris que sa proie n’avait aucune chance de s’échapper. Il savoura alors la peur qui irradiait de Juliet, s’en délectant. Lentement, il leva une main griffue vers elle et lui agrippa le bras. Son corps refusait toujours de se mouvoir.
— Laisse-la ! hurla tout à coup Victoria.
La fillette se tenait en haut des escaliers. Elle tendit les mains dans leur direction. Plusieurs morceaux de tissus déchirés furent propulsés sur Hans, l’enveloppant. L’enfant attrapa la main de Juliet et la tira.
— Qu’est-ce que tu attends ? cria-t-elle, énervée. Ça ne va pas le retenir bien longtemps !
Ne plus voir l’horrible visage de la créature et les mots de Victoria la sortirent de sa transe. Elles détalèrent rapidement puis s’enfermèrent dans le salon. Quand la porte fut verrouillée. La fillette brune lui arracha la clef des mains et la remit dans sa poche.
— Tu es une idiote, affirma l’enfant. Par ta faute, j’ai été forcée de lui faire du mal. Je te déteste !
Bien que ce furent les premiers mots d’enfant qu’elle écouta de la bouche de Victoria, Juliet frissonna. Le regard qui accompagnait ces paroles portait une colère et une douleur qui lui coupa de nouveau le souffle.
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Message par ML » 22 févr. 2015, 01:51

6

Un silence pesant s’était installé entre elles deux, uniquement brisé par le résonnement des pas traînant de Hans qui avait recommencé à parcourir le premier étage de long en large. Il était évident que la fillette avait un attachement émotionnel avec la créature mais Juliet ignorait tout de ce lien. Pourquoi l’enfant tenait-elle tant à cet être visiblement très dangereux ? Cela datait-il d’avant ou après leur soit-disant mort ? À quel point Victoria y était-elle attachée ? Qu’était capable de faire Hans ? Qui était-il ? Tant de questions demeuraient sans réponse.
La jeune femme s’installa dans le fauteuil le plus proche du lit de fortune sur lequel s’était allongée la petite brune. La peau de l’institutrice était encore humide, tout comme ce qu’elle portait, et elle se demanda si un jour elle arriverait à sécher avant de reporter son attention sur l’enfant.
— Victoria ? osa-t-elle l’appeler.
La fillette se retourna. Elle avait les yeux bleus gonflés d’avoir trop pleuré mais paraissait calme. Son regard grave avait repris sa place et la fixait patiemment en attendant que l’adulte poursuive.
— Je suis désolée pour ce qui s’est passé. Je ne voulais pas te faire souffrir.
L’enfant lui sourit brièvement puis se redressa pour s’asseoir sur le bord du lit.
— Moi aussi, je suis désolée, répondit-elle. Je n’aurais pas du te crier après. Et ne t’en fais pas, je ne t’en veux pas du tout. En réalité, c’est contre moi que je suis fâchée.
— Mais pourquoi ? (Juliet prit les mains de la fillette entre les siennes) Explique-moi ce qui se passe. Je n’arrive pas à comprendre. Il me manque des éléments.
— A quoi bon ? rétorqua-t-elle, lasse. Tu ne crois pas ce que je te dis.
Juliet se mordit la lèvre. La vérité était que les histoires de Victoria semblaient difficile à croire. Même avec la meilleure volonté du monde, comment imaginer que quelqu’un qui respire et dont le cœur bat pourrait être morte ?
Un éclair luit dans le regard de la fillette. Sans prévenir, elle pinça l’avant-bras de l’institutrice, lui arrachant un grand « Ouch ! ».
— Mais qu’est-ce qui te prend ? s’étonna Juliet. Ça fait mal !
— Tu vois bien ? Tu n’es pas endormie. Tu ressens la douleur. C’est la réalité ici, pas un rêve ou je ne sais quelle illusion.
— Les fantômes ne sont-ils pas sensés être intangibles ? répliqua la jeune femme. Si nous avons quitté nos corps, comment pouvons-nous ressentir la douleur ? Nous n’avons plus de nerfs ! Notre cœur bat toujours et nous respirons, ajouta-t-elle tout haut, dévoilant ainsi ses pensées sur le sujet.
— Tout d’abord, répondit la fillette comme si elle-même s’adressait à un enfant, nous ne sommes pas des fantômes mais des âmes, tu comprends ? Les fantômes sont des âmes qui possèdent la capacité de projeter leur image dans le monde des vivants et qui s’amusent à leur faire peur ou tentent de leur parler. La plupart des morts par lame peuvent le faire car on suppose — le « on » étant surtout moi-même — qu’une partie de leur être s’est reflétée dans la lame au moment du décès.
Elle se tut un instant pour que Juliet assimile bien.
— Ceci étant dit, les âmes ne retournent jamais dans le monde des vivants. Après la mort, elles se retrouvent toutes, sans exception, dans ce monde. C’est une sorte de nouvelle vie.
— Donc, toutes ces histoires de réincarnation, c’est du chiqué ?
— Oui et non, soupira Victoria. J’ignore si c’est vrai ou non, mais j’ai entendu dire que l’un des Anges était capable de cet exploit mais qu’il n’offrait ce cadeau qu’à ses fidèles les plus méritant. J’ai fait quelques recherches sur le sujet en amassant des témoignages ici et là mais je n’ai rien trouvé de probant à ce sujet. En même temps, les voyageurs d’autres cités sont tellement rares et souvent inabordables qu’il est difficile d’obtenir quoi que ce soit à ce propos.
— Moi, je pourrais aller voir ?
— En supposant que tu t’entraînes, que tu trouves la bonne cité, que tu ne te fasses tuer ni par les âmes errantes, ni par les armées de cet Ange, que tu puisses l’approcher suffisamment pour lui demander et qu’il veuille bien te répondre avant de t’avoir désintégrée, oui, j’imagine que tu pourrais.
Elle rirent toutes deux.
— Je préfère éviter tout ce qui concerne la fin de mon existence alors je n’essaierai pas.
Victoria acquiesça.
— C’est mieux ainsi. Sinon, pour en revenir à te questions… Tu ressens parce que ton esprit ressens. Tu respires plus par habitude que par besoin. Une âme ne s’essouffle jamais si elle reste calme. Avec le temps tu finiras par arrêter.
Elle fit une pause. Juliet ouvrit la bouche pour poser une question mais la fillette reprit pour lui répondre.
— Non, ton cœur ne bat plus. Ton corps est géré par tes émotions. Si tu es calme et tranquille, il n’a pas besoin de réagir. Si tu as peur, que tu es surprise ou heureuse, alors ton cœur bondira ou te cognera la poitrine. Donc, je vais finir de te prouver que tu es morte. Tu as ressenti la douleur . Tu sais que tu ne dors pas. Maintenant, prends ton pouls.
Juliet fronça les sourcils, perplexe.
— Allez, insista l’enfant.
L’institutrice posa l’index et le majeur sur sa jugulaire et attendit.
Trente secondes passèrent. Toutes deux se fixaient.
Rien.
Elle n’avait plus de pouls.
Elle était morte.
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Message par ML » 22 févr. 2015, 01:52

7

— Recommence, répéta Victoria pour la énième fois.
Juliet se releva en se frottant le bras. L’impact avait été violent cette fois-ci mais elle ne se découragea pas. Il y avait du progrès. Ses pieds étaient apparus sur la ligne du cercle tracé au sol par la fillette. Ce qui était une première ! Malheureusement, du mauvais côté de la planche tenue droite, fixée sur deux plots aussi lourds que les cartons de livres qu’elle récupérait pour la bibliothèque de l’école, et constituant un obstacle visuel sur son point d’arrivée prévu. Jusqu’ici, elle n’avait pas réussi à approcher le cercle, apparaissant aléatoirement dans la pièce, non sans causer quelques dégâts matériels.
Mais Victoria ne s’en formalisait même pas. Elle n’avait qu’un seul but : aider Juliet à contrôler ses nouvelles capacités fantomales. L’enfant n’appréciait pas ce terme mais il était plus facile pour l’institutrice de les accepter de cette manière. Lâchant son bras endoloris, elle retourna à sa place d’origine puis souffla un bon coup. Non pas qu’elle en ressentait le besoin, mais cela l’aidait à se concentrer. Mentalement, elle visualisa l’intérieur du cercle, de l’autre côté de la planche. Un matelas élimé d’un blanc passé. Un petit coussin orné d’une fleur d’un rosé fané posé dans l’angle droit. Une couverture épaisse, brun sombre, pliée en plein milieu, l’attendait pour réchauffer son corps glacé par l’éternel ruissellement de sa mort.
Elle avait bien tout mémorisé concernant le lieu. Il ne restait plus qu’à s’y déplacer. Elle ferma les yeux et força son esprit à s’y rendre, ainsi que le lui avait conseillé Victoria, experte es pouvoirs spirituels.
Elle sentit tout son être bondir vers la destination de son choix et se prépara malgré elle au choc qui allait en découler. Bien lui en prit car son visage se serait écrasé contre le panneau de bois si elle n’avait pas levé les mains pour le protéger. Le choc la repoussa en arrière, ce qui la fit violemment tomber sur les fesses. Malgré les explications de Victoria sur la douleur qui n’était que mentale dans l’Outremonde, Juliet n’arrivait pas à se persuader qu’elle pouvait y mettre fin à volonté. D’ailleurs, comment prétendre ne pas avoir mal quand une onde de souffrance vous traversait le corps ?
Elle se releva en grommelant, massant doucement bras et fessier. La fillette lui lança une moue dubitative, puis résignée.
— Viens te reposer près de la pierre, ajouta-t-elle, bienfaisante malgré les heures de torture qu’elle venait de lui infliger.
Juliet ne se fit pas prier. Elle se carra séance tenante dans le fauteuil le plus proche de la cheminée. Instinctivement, elle tendit les mains vers la petite pierre pour mieux en ressentir la chaleur. Elle irradiait toujours de la même lueur vert pâle.
— Fais attention de ne pas la toucher directement, précisa Victoria.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda finalement Juliet.
La fillette pencha la tête sur le côté, pensive. C’était la première fois que l’institutrice la voyait réfléchir longuement. La pierre, quelle qu’elle soit, devait garder quelques mystères aux yeux de son hôtesse.
— On appelle ceci des feux de l’âme, commença-t-elle. Comme je t’ai expliqué la première fois que nous nous sommes vues, il est dangereux de s’endormir n’importe où en Outremonde. Notre esprit s’étale et s’évapore pour être absorbé par l’environnement. C’est la fin de tout. Ces pierres nous stabilisent et nous régénèrent tout en étant mortelles au toucher. Elles sont peu courantes de nos jours mais certaines histoires que j’ai pu collecter racontent que le monde en était rempli autrefois. Il paraît que les anges les ont toutes récupérées et les cachent dans leurs tours, ne les distribuant que selon leur bon vouloir. Ce que je peux assurer en tout cas, c’est qu’elles sont créées par des âmes spécifiques. On les appelle les forgerons et ils sont presque aussi rares que les voyageurs.
— Comment te l’es-tu procurée ? interrogea Juliet.
— Un ami me l’a fabriquée, répondit simplement Victoria en haussant les épaules.
L’institutrice observa la fillette un moment. À cause de son physique, elle avait encore du mal à imaginer qu’elle était probablement plus âgée de plusieurs dizaines d’années. Peut-être même de plus d’un siècle. Victoria avait vu et étudié des milliers de phénomènes et d’objets incroyables. En vérité, c’était une femme d’expérience à l’esprit affûté qui se tenait face à Juliet. La petite brune coupa court à ses réflexions.
— Si tu ne t’endors pas, c’est sans doute que tu as suffisamment de force pour continuer. Allez debout ! Tu es loin d’avoir acquis le minimum nécessaire.
Victoria se dirigea vers la porte du salon, qu’elle déverrouilla avant de l’ouvrir. La jeune femme frémit malgré elle au souvenir de la créature qui rôdait à l’étage. La fillette s’en aperçut aussitôt.
— Ne t’en fais pas. Hans dort le jour. Tu n’as rien à craindre. Tu vas te mettre côté couloir et tenter de réapparaître chez moi. La distance est plus courte. Peut-être que ça t’aidera.
Juliet jeta un coup d’œil à l’extérieur de la pièce. Les ténèbres régnaient encore. Comment pouvait-elle savoir si le soleil s’était levé ?
— Tu t’y habitueras à force, insista Victoria comme si elle lisait dans ses pensées. Il n’y a ni soleil, ni lune dans l’Outremonde. Le ciel est simplement plus ou moins grisâtre.
Elle lui indiqua ensuite le couloir que Juliet rejoignit avec beaucoup de réticence. La fillette referma la porte puis la clé cliqueta dans la serrure, la verrouillant. Victoria recula de quelques pas à l’intérieur du salon.
La jeune femme prit une profonde inspiration. Elle fixa son regard sur la porte et imagina la pièce qui se situait derrière. Elle se voyait bien arriver, confortablement assise dans l’un des fauteuils. Si seulement elle pouvait réussir, que la fillette lui accorde enfin un moment de répit ! L’institutrice se concentra et mit toute sa volonté dans l’action qu’elle désirait tant effectuer. Elle sentit son âme bondir furieusement… Et s’écraser lamentablement contre la porte dans un bruit fracassant. Décidément, elle n’était pas très douée pour les voyages !
Elle se releva avec peine, énervée contre ce pouvoir qu’elle estimait devoir être plus naturel. Après tout, s’il faisait réellement partie d’elle… Mais oui ! Peut-être était-ce là la solution. Quand elle utilisait sa main pour prendre un objet, elle ne réfléchissait pas à la façon dont fonctionnait les muscles et les os pour bouger et tenir. Elle agissait naturellement. Et si elle cherchait seulement à faire un pas pour atteindre le salon ?
Sûre d’elle, Juliet ferma les yeux pour faire le vide dans son esprit. Elle inspira fortement. Une deuxième respiration lui fit écho. Son sang —ou du moins l’image qu’elle avait de son sang— se glaça dans ses veines. Elle déglutit lentement avant de rouvrir les paupières. Un petit grondement, à peine perceptible, résonna au creux de son oreille. La jeune femme perdit légèrement l’équilibre quand son regard croisa celui de la créature que la fillette nommait Hans. Son hideuse face n’était qu’à quelques centimètres de son propre visage. Pourquoi était-il réveillé ? Que faisait-il au rez-de-chaussée ? Juliet eut envie d’hurler, d’appeler Victoria à l’aide… C’était elle qui l’avait poussée hors du salon. L’avait-elle jetée en pâture au monstre en réalisant son manque de talent ? Si elle criait, la créature allait-elle lui arracher la gorge avec ses horribles crocs aiguisés ?
Hans leva les mains pour poser ses doigts griffus sur les bras de la jeune fille terrifiée qui tourna de l’œil bien avant que les dents n’atteignent sa chair, lui épargnant toute douleur.
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Message par ML » 22 févr. 2015, 01:52

8

La désagréable sensation d’une peau froide et visqueuse sur son bras la ramena soudainement à elle. Elle eut un mouvement de recul instinctif et son dos heurta le cadre de la cheminée qui se trouvait juste derrière elle. Juliet ouvrit les yeux, prise d’une angoisse incontrôlable après ce contact répugnant. Le monstre lui faisait face mais il s’était également éloigné, surpris par son geste brusque. Les yeux exorbités la fixaient férocement. Sa lèvre supérieure se retroussait légèrement, offrant une vue imprenable sur sa dentition de requin. Il semblait prêt à la mordre au moindre signe de provocation.
L’institutrice calma tout d’abord son cœur emballé qui résonna de plus en plus lentement dans sa poitrine. Une chose la rassurait : s’il avait voulu la tuer, il aurait eut cent fois le temps durant son évanouissement. Dire qu’elle était tombée dans les pommes ! Juliet était surprise de sa propre réaction. Jamais elle ne se serait crue chochotte à ce point ! Avant toute chose, il lui fallait mieux gérer ses excès de panique. Être morte et complètement déboussolée expliquait son manque de maîtrise et de courage mais ne l’excusait en rien. Elle devait absolument se reprendre. Et très vite.
Elle ne détacha pas son regard de Hans qui ne bougeait pas d’un millimètre. Peut-être qu’elle pouvait occuper la créature le temps que Victoria se rende compte de sa disparition et qu’elle vienne la chercher ? Juliet fit un effort monumental pour ne pas secouer la tête à cette idée afin d’éviter d’énerver la monstruosité. Elle la chassa tout de même de son esprit. Le caractère entêté de la fillette pouvait rendre l’attente interminable. L’enfant désirait tellement que la jeune femme fasse des progrès !
Qu’à cela ne tienne ! Elle se débrouillerait seule. La priorité était de vérifier que la morsure de Hans sur sa gorge ne soit pas trop grave malgré le ruissellement qu’elle sentait dégouliner vers sa poitrine. Prenant son courage à deux mains, elle leva très lentement sa main vers son cou. La créature continuait de la fixer mais n’esquissait aucun mouvement. Sa peau tendue sur les os saillants, ses yeux exorbités et sa cavité nasale béante rendaient la lecture de son visage impossible. Juliet ignorait tout des pensées du monstre. Si tant est qu’il ait pu penser.
Elle posa les doigts sur sa gorge et tâta doucement. Un soupir involontaire lui échappa lorsqu’elle découvrit qu’elle n’avait aucune trace de morsure. Hans ne l’avait pas blessée. Seul le suintement continu de l’eau que produisait son propre corps s’écoulait sur sa peau humide. Elle fronça les sourcils, perplexe. Elle l’avait pourtant vu se pencher vers elle. Que lui avait-il fait ? Juliet prit le risque de le quitter des yeux pour s’observer elle-même, vérifiant que rien n’avait changé. Ce qui était le cas.
Un mouvement de la créature lui fit rapidement relever le regard.
Hans se dirigeait sur sa droite, progressant tel un crabe. Il ne la lâchait pas des yeux et ne souhaitait pas non plus lui tourner le dos. Se pouvait-il qu’il ait peur d’elle ? Quand il arriva près d’une commode branlante aux tiroirs fracassés, il glissa son long bras dessous, agrippant un objet de ses doigts griffus. Juliet en profita pour se redresser un peu plus, de manière à se positionner près d’un tisonnier à moitié rouillé qui trônait contre la cheminée. Si elle devait se défendre, elle aurait une arme à portée de main.
Le monstre ramena son bras contre lui, tenant un morceau de tissu dans sa main serrée. Puis, sans crier gare, il fonça vers Juliet. Cette dernière recula en rampant à moitié, dos au sol. Elle posa les doigts sur le tisonnier, se préparant à le brandir pour embrocher le monstre. Il stoppa net sa course devant elle. Un petit grondement s’échappa de sa gorge. Le souffle court, la jeune femme soutint son regard, affermissant sa poigne sur son arme improvisée, cachée dans son dos. Hans lui tendit ce qu’il tenait, desserrant ses griffes pour qu’elle le prenne. Surprise, l’institutrice baissa les yeux sur le cadeau : un bout de tissu froissé au creux duquel se trouvait un petit objet.
— C’est pour moi ? osa-t-elle lui demander.
Mais Hans paraissait dénué de parole. Il tendit sa main griffue de plus bel, donnant quelques à-coups en direction de Juliet. La jeune femme attrapa lentement le présent. La créature émit un grognement puis s’éloigna aussitôt. Malgré le geste amical qu’il venait d’effectuer, le regard de Hans contenait une sauvagerie furieuse. La voix de l’institutrice semblait pourtant l’avoir calmé une seconde. Elle décida d’utiliser ce petit avantage pour rester en vie. Bon d’accord… Techniquement, elle ne l’était plus. Mais son âme subsistait et elle comptait bien garder cet état de fait.
Optant pour la prudence, elle décida de garder son nouveau meilleur ami le tisonnier dans sa main gauche tandis qu’elle ouvrait maladroitement le petit paquet de fortune avec l’autre. Dans sa paume apparut bientôt une pierre translucide en forme d’anneau qui luisait d’une teinte verdâtre. Elle ressemblait fortement à celle que possédait Victoria, en beaucoup plus petit mais sculptée, contrairement à la première. Il s’agissait de l’un de ces fameux artefacts dont l’enfant lui avait parlé, un cadeau rare et précieux. Comment et pourquoi…
— Il t’a offert une pierre ! hoqueta la voix de la fillette à quelques mètres d’elle, coupant le court de ses pensées.
Surprise, Juliet sursauta. Elle ne l’avait pas entendu arriver. Hans ne bougeait pas, accroupi dans un coin de la pièce. Il ne semblait pas considérer Victoria comme une proie ou un ennemi mais lui jetait des regards haineux ou furieux par moment. La jeune femme comprit qu’il se contrôlait, mais difficilement.
— C’est la première fois qu’il agit comme ça avec un étranger, précisa-t-elle soudain au bord des larmes.
Cette émotion profonde et débordante troubla Juliet. Victoria dût le lire sur son visage car elle se reprit rapidement.
— Tu n’imagines pas ce que ça représente, lâcha-t-elle.
— Peut-être pourrais-tu me l’expliquer ? demanda la jeune femme qui désirait en savoir plus.
Malgré son faciès abominable et son regard de tueur, Hans l’intéressait bien plus depuis ce geste étrange. Elle avait bêtement cru jusqu’ici qu’il était une créature de l’Outremonde, un monstre comme ceux que les enfants imaginaient sous leur lit. Tout ça ne lui semblait plus très vrai, maintenant. Sa présence était certes toujours aussi inquiétante mais il avait très certainement une pensée moins décousue qu’il n’y paraissait de prime abord et peut-être… Oui, peut-être même qu’il possédait un cœur, au fond de cette vilaine carcasse…
— Hans était mon ami, commença Victoria en se plongeant dans ses souvenirs. Je l’ai trouvé, un peu comme toi, quand il est arrivé dans l’Outremonde. Il était perdu et tournait en rond dans les ruelles de la cité. C’est probablement ce qui l’a sauvé de l’armée, ce jour-là. Je ne sais pas comment ils font mais ils savent à coup sûr où se trouvent les âmes intéressantes. Comme je te l’ai raconté, ils s’approprient tous ceux qui apparaissent avec un pouvoir particulier afin qu’ils servent d’esclaves à l’ange. Et Hans était très spécial. Il avait la possibilité de fabriquer les pierres d’âme. Je l’ai sauvé.
La voix de Victoria se brisa. Elle étouffa un sanglot avant de reprendre.
— Du moins, j’ai cru le sauver. Il était très intelligent et nous nous sommes très vite entendus. Mais je n’ai pas assez fait attention à lui. Je n’avais pas compris que la science seule ne pouvait maintenir quelqu’un, qu’il fallait avoir une forte volonté pour exister dans ce monde. Hans ne l’avait pas. C’était quelqu’un de gentil et doux. Il n’a pas supporté la mort. Il s’est laissé aller à la mélancolie. Et je ne l’ai même pas vu…
Victoria se reprochait l’état de Hans. Cela ne faisait aucun doute.
— Quel est le rapport entre la mélancolie et… Ça ? intervint Juliet pour couper court aux pleurs de la fillette, tout en montrant le monstre de la main.
Hans grogna et la jeune femme ramena vite son bras contre son corps, ne souhaitant pas agresser plus que nécessairement la dangereuse créature qui se tenait à quelques mètres d’elles.
— La mélancolie te fait disparaître, expliqua Victoria. Du moins telle que tu es à présent. Ton esprit se perd. Il ne reste plus que ton âme, mais corrompue, bouleversée. Elle souffre des jours et des jours durant, se modifie, se transforme pour continuer d’exister mais dans un état différent, agressif, primaire, sauvage. Elle devient une âme errante et rejoint les ténèbres autour des cités angéliques. J’ai réussi à garder Hans ici, dans cette demeure. Il s’y plait et ne cherche plus à partir. Mais il est violent avec tous ceux qui envahissent son territoire. Jusqu’à aujourd’hui, j’étais la seule qu’il ne découpait pas en lambeaux.
Juliet fixa la créature, perplexe.
— Il t’aime bien. Peut-être que tu lui plais, ajouta Victoria sur le ton de la plaisanterie.
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