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Je suis sa fille - Benoît Minville

Posté : 01 févr. 2014, 11:20
par Lewan
Je suis sa fille de Benoît Minville

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Résumé :
  • C'est l'histoire de Joan, qui a été élevée par son père sur fond de hard rock et de westerns.

    C'est l'histoire du père de Joan, un visage de plus écrasé par le Grand Capital.

    C'est l'histoire de Hugo, le meilleur ami de Joan, qui décide de l'accompagner quand elle hurle :

    IL FAUT QUE CA CHANGE ! JE VEUX QUE CA S'ARRÊTE !
    ON VA TUER LE GRAND PATRON !

    Deux ados embarqués dans un road-trip ébouriffant, sur la N 7, direction Nice...

    Ils ne savent pas ce qui les attend. L'aventure. L'amour. Les rencontres.

    FUCK LA CRISE, VIVE LA VIE !

Éditeur : Sarbacane, collection EXPRIM'
Date de sortie : 2013
Disponible en format Poche : /

Mon avis : Quelle bonne surprise ! Ce livre est une petite merveille de bout en bout.
À première vue, d’après le résumé, on s’attend à un grand coup de ras-le-bol, un STOP tonitruant, un cri d’alarme pour tordre le cou à la crise sur fond de tracas d’adolescents. C’est vrai… mais pas seulement.
Car cela aurait impliqué un parti pris trop flagrant, incitant limite à la violence (puisque Joan s’en va quand même avec la ferme intention de flinguer l’homme jugé responsable du sort de son père).
Mais on ne tombe pas dans cette facilité, ni dans une vision trop manichéenne où le grand patron est un pur méchant et le père de Joan un saint. Pas de pacifique et molle égalité non plus puisqu’on suit l’histoire du point de vue de Joan. Et à vrai dire plus les pages défilent plus on se moque de savoir si son acte est justifié, si le grand patron mérite son sort ou si son père ne doit s’en prendre qu’à lui.

On découvre que ce n’est pas ce qui compte, que le livre n’est pas là pour juger des torts et des raisons de chacun.
Certes, le thème de la crise tombe à propos, on se sent concerné et on imagine parfaitement la situation, de sorte qu’on s’implique émotionnellement bien plus qu’on ne l’aurait fait en d’autre temps. Je suis sa fille bénéficie donc d’un sérieux avantage contextuel, au point qu’on se surprendrait presque à y chercher un guide de survie. Pourtant, ce qui fait la force de ce roman, c’est qu’il ne s’embourbe pas dans un procès de la crise.

Il n’y a qu’à s’attarder sur le titre : Je suis sa fille. Le genre de phrase qui sonne comme une sentence si on s’en tient au désir de vengeance de Joan, une explication simple justifiant l’élimination de son bourreau. Un argument implacable qui incarne un thème bien plus puissant que celui de la vengeance : celui de l’amour d’une fille pour son père.
Plus qu’une histoire de crise et de ses conséquences, Je suis sa fille est une ode à l’amour paternel. La relation entre Joan et son père est bouleversante, profondément sincère et pure. De quoi émouvoir un rocher.
Le roman ne manque d’ailleurs pas de secouer le lecteur. Les émotions s’enchaînent, sans qu’elles semblent préconstruites. On ne cherche ni à tirer les larmes ni à s’apitoyer pour forcer la sympathie et c’est ce qui en fait tout le charme. Car on ne se sent pas manipulés d’un côté ou d’un autre. Au contraire, c’est la crédibilité des situations, des scènes et des sensations décrites qui permet d’établir l’empathie sans la forcer.

Autre point fortifiant la crédibilité de l’ensemble : les personnages. Que ce soit Joan et Hugo ou les secondaires, tous sont justement typés. Les héros n’en sont pas vraiment, ce ne sont pas non plus des antihéros, ils sont juste humains, accessibles, avec leurs qualités et leurs défauts. Normaux quoi qu’uniques. On s’y attache très vite et il est facile de se sentir proche d’eux.
Finalement on est embarqué avec eux dans la super voiture de Hugo (enfin… pas tout à fait la sienne) et on profite du voyage et de ses péripéties.
Le voyage aussi est important car, contrairement à d’autres romans abordant les mêmes thèmes forts comme la vengeance, un drame familial etc, le ton n’est pas lourd. L’auteur ne nous noie pas dans la déprime, bien au contraire ! L’humour est omniprésent, le style léger, les dialogues tournés si naturellement qu’on croirait les avoir déjà entendus.
On découvre une complémentarité ton/personnage d’une grande justesse qui manque souvent aux auteurs axés ados. Dans Je suis sa fille, rien n’est sur joué, et on nous épargne même les sentiments exacerbés au possible.

Tout est parfaitement dosé. Que ce soit l’humour, la peur, la tristesse, les bêtises ou la raison, tout ce qui compose naturellement un individu et une vie, tout y est, sans chercher à corriger un caractère pour rendre le personnage meilleur ou à l’enlaidir pour l’avilir à nos yeux. L’équilibre des caractères et de l’histoire en générale est assez stupéfiant, surtout pour un roman aussi court. On se concentre sur l’essentiel, on savoure le voyage comme un véritable parcours initiatique, guettant tantôt, oubliant parfois, et appréhendant le dénouement. Tout comme Joan dont on s’imprègne du rythme des pensées.

La fin justement, est bouleversante. Le rythme, déjà très agréable tout du long, s’accélère subitement et ne décélère plus avant le point final.
Une fin intelligente, également. Prévisible ? Oui et non. On sait très bien comment cela doit finir (c’est quand même un roman pour jeunes au départ, pas une apologie des bas instincts), mais l’auteur réussit à ne pas rester trop sage ou trop moralisateur. Il ne prend pas non plus le risque de répondre vraiment à la grande question que l’on ne manque pas de se poser… et que je n’aborderai pas dans un souci d’éthique et de moralité, de peur de déclencher un vif et désagréable débat.
Chacun appréciera donc la fin selon sa sensibilité et en tirera les conclusions qu’il voudra. Pour ma part je l’ai trouvé sacrément maline et bien tournée.
Chapeau bas pour monsieur Benoît Minville qui à travers ce roman a su joué avec mes nerfs, me laissant pour finir dans un sentiment inédit de satisfaction frustrée. (Si si c’est une bonne chose !)

En bref : Je suis sa fille est un véritable exutoire. Un coup de ras-le-bol à travers une aventure qui chamboule et bouscule. Et qui se paie le luxe au milieu de tous ces thèmes, ces personnages et ces situations, de garder magistralement l’équilibre.
À lire absolument.